LES ÉCOSSAIS, JACQUES I
prompts aux guerres étrangères, mais tout aussi prompts aux guerres civiles. Aidé de sa reine de roman, le poètechevalier déploya dans cette tâche une énergie peu commune, et fut, avec tous ses défauts, un des meilleurs rois d'Ecosse. Il eut beaucoup d'enfants; une de ses filles fut dauphine de France, une autre duchesse de Bretagne. Vers la fin de li36, il avait tant d'ennemis parmi les chefs turbulents que des prophéties sinistres commençaient à courir; l'une d'elles annonçait la mort prochaine d'un roi; et, comme il jouait aux échecs, le soir de Noël, avec un chevalier surnommé le « roi d'Amour », il lui dit : « Il n'y a d'autres rois en Ecosse que vous et moi; je prends garde à moi, faites de même pour vous. » Mais le roi d'Amour n'avait rien à craindre. Pendant la nuit du 20 février li37. on entendit soudain, dans la cour du monastère de Perth où était Jacques, un bruit insolite. C'était Robert Graham et sa troupe rebelle. Vainement Catherine Douglas passa, dit-on, son bras dans les anneaux de la porte pour donner au roi le temps de fuir. Graham l'étendit mort, percé de seize coups d'épée. Le constant amour du roi pour Jeanne de Beaufort avait été célébré par lui-même dans un poème allégorique imité de Chaucer : le « Cahier du Roi », King's Quhair , poème très brillant de couleur, très frais et très jeune *. Le prince est au lit la nuit et, comme Chaucer en son poème de la Duchesse, ne pouvant dormir, il prend un livre. C'est la Consolation de Boèce, et le livre de ce « noble sénateur » qui, lui aussi, avait connu de grands
1 Poelical Remains of James I, of Scotland, éd.Ch. Rogers. Edimbourg, 1873, 8» Le King's Quhair se trouve intégralement dans Eyre Todd": Abbolsford séries of the Scotch poets, Glasgow, 1891 , 3 vol. 8 (Recueil d'extraits développés, avec notices ; des origines, au seizième siècle).
revers, occupe ses pensées tandis que s'écoulent les heures de nuit. Le silence est troublé par les cloches de matines : « Chose étrange, il me sembla que les cloches parlaient et disaient : raconte ce qu'il t'est advenu. » Et le roi. invoquant Clio etPolymnie, comme Chaucer, et ajoutant Tysiphone qu'il prend pour une Muse, parce quïl est moins expert en mythologie que Chaucer, s'aventure au royaume de Vénus qu'il trouve étendue sur sa couche et couronnée de plumes, « ses blanches épaules couvertes d'un manteau » que Chaucer ne lui avait pas mis. Puis il gagne le royaume de Minerve ; et. passant à travers des dissertations, des parterres de fleurs et des groupes d'étoiles, il revient sur terre, rassuré sur son sort, avec la certitude d'un bonheur que Vénus et Minerve lui ont également promis. L'éloge de Gower et de Chaucer termine le poème, qui est écrit en strophes de sept vers, appelées depuis, à cause de Jacques, « strophes royales* ».
Le ménestrel Henri l'Aveugle chante le héros populaire, William Wallace-; nous sommes en pleine légende. W'allace fait trembler Edouard P'^ dans Londres; il court
1 En voici un échantillon; cestla stro|>he qui contient l'éloge de Chaucer, à la fin du poème :
mto impnis of my maisteris dere,
Goweie and Cliaucere, that on the sleppis satt Of rethonke, quhill thai were lyvand hère,
Superlative as poelis lauréate, In moralilee and éloquence ornate,
I recommend my buk in lynis sevin And eke ihair saulis unto the blisse of hevin.
Ibid., p. 75.
- The Actis and Deidis of... Schir William Wallace Knicht of EllersUc, by Henrij the Minstrel, commonly /.nonn os Blind Harry, éd. J.Moir, Edimbourg, 188i-9, Scottish text Society, Henri l'Aveugle mourut vers la fin du quinzième siècle.
HENRI L'AVEUGLE, HENRYSON. 525
sans cesse les aventures; il tue, il est tué, il ressuscite; son cadavre jeté par dessus le mur du château est ramassé par sa vieille nourrice ; la fille de la nourrice, nourrice elle-même, anime le mort avec son lait. Le langage est simple , direct, sans ornement; l'intérêt est dans les faits et non dans l'art avec lequel ils sont représentés; ce qui, à vrai dire, est aussi le propre de l'imagerie d'Épinal.
Henri l'Aveugle continue Barbour plutôt que Chaucer ; mais Chaucer reprend ses droits d'ancêtre avec Henryson et Dunbar. Le premier', les jambes au feu, un soir d'hiver, prend un cordial , « ane drink » , pour se reconforter, et le Troïlus et Cressida^ pour abréger les heures de la veillée -. Il lit, et ne comprenant pas l'indulgence du maître pour la frêle et trompeuse femme, il ajoute un chant au poème : le Testament de Cressida, où il la fait mourir, d'une mort affreuse, abandonnée de tous.
On lira avec plus de plaisir ses poésies champêtres, ballades ou fables. Son Robin et Makyne est une « disputoison » de berger à bergère. Makyne aime Robin et le lui dit; ce qui fait qu'il ne s'en soucie. Makyne s'en va, les yeux pleins de larmes, et Robin n'est pas plutôt seul qu'il se prend à aimer : « Viens, la nuit est douce, l'air
1 Henrysoa naquit avant 1425, et écrivit sous Jacques H et Jacques lU d'Ecosse; il était professeur, peut-être maître d'école, à Dunfermline. Ses œuvres ont été publiées par David Laing, Edimbourg, 1865.
- La mise en scène, par une nuit d'hiver, en Ecosse, est fort bien présentée :
I mend the fyre and beikit me about,
Than tuik ane drink my spreitis to comfort. And armit me weill fra the cold thairout ; To eut the winter nicht and mak it schort, I tuik ane quair and left ail uther sport, Writtin be worthie Chaucer glorious Of fair Cresseid and worthie Trovlus.
Testament of Cresseid.
est tiède; et le bois vert est là tout près...')) Mais c'est le tour de Makyne de ne plus vouloir ; elle rit maintenant et lui pleure , et elle le laisse dans la solitude avec ses moutons, sous un rocher. Cette fin est lamentable ; mais ne nous affligeons pas outre mesure ; dans ces bruyères sans chemins on se rencontre toujours, et depuis le quinzième siècle où ils pensèrent se brouiller pour jamais, Robin et Makyne se sont retrouvés bien des fois.
Un autre jour, Henryson a un rêve à la façon du moyen âge. Au temps d'été, parmi les fleurs, lui apparaît un personnage, « portant un capuchon écarlate, bordé de soie » ; malgré le costume, c'est un Romain, et ce Romain est Ésope, « poète lauréat » : nous sommes bien au moyen âge. Ésope récite ses fables, et il le fait d'une manière si nouvelle, si gracieuse, avec un si aimable mélange de vérité et de fantaisie qu'il n'a jamais rien dit de mieux, du temps qu'il était Grec et sauvait sa tète d'esclave par ses bons mots. Henryson prend son temps, observe les animaux et la nature ; il s'écarte le plus possible de la forme épigrammatique familière à la plupart des fabulistes. L'histoire du Rat de ville et du Rat des champs-, la « Souris de campagne et la Souris bourgeoise », si souvent contée, n'a jamais été mieux dite, et on peut l'affirmer, sans pour cela oublier La Fontaine.
Les souris sont deux sœurs ; l'aînée , souris d'impor-
1 Makyne, the nicht is soft and dry,
The weddir is warme and fair And the grene woid rycht neir us by,
To walk atour ail quhair:
Thair ma na jauglour us espy
That is to lufe contrair ; Thairin, Makyne, bath ye and I
Insene we ma repair.
- The Taill of the vplandis Mous and the burges Mous, Les fables de Henryson sont au nombre de treize.
HENRYSON. 527
tance, étal)lie en ville , bien nourrie de farine et de fromage, se souvient de sa cadette, et part un soir pour la visiter. Elle suit, la nuit, les sentiers déserts, se faufile à travers les mousses et les touffes de bruyères des interminables marais d'Ecosse, et arrive enfin. Le logis lui semble misérable, fragile et sombre : une pauvre petite voleuse comme est la sœur cadette ne se soucie guère de brûler chandelle. Toutefois la joie des deux sœurs est grande; la cadette sort ses meilleures provisions. L'ainée regarde et dissimule mal sa surprise. Mais n'est-ce pas fort bon? dit la petite sœur. Excusez-moi, dit l'autre, « je me casserais les dents à percer ces noix et ces pois secs... Tout cela convient tout au plus pour une bête des champs. Quittez ce trou, venez chez moi; vous verrez le train que je mène; mon Vendredi-Saint vaut mieux que votre Pâques ^ » ! Et, de nouveau en route, de nouveau des buissons et ces marais semés de bruyères qui ont tour à tour charmé et lassé bien d'autres que des souris.
On arrive chez la grande sœur. Là, des provisions délicieuses, du fromage, du beurre, du malt, des poissons, des plats sans nombre. « Sauf qu'elles burent de l'eau et non du vin , elles firent un repas de lords, n La petite sœur admire et mange. Mais combien de temps cela durera-t-il? Toujours, dit l'autre. Juste à ce moment, un bruit de clefs; c'est le spenser (dépensier) qui vient à l'office. Scène affreuse ; la grande souris rentre dans son
Thir widderit peis and nuttis, or thay be bord, Will brek my teith and make my wame full sklender. Sister, this victuall and your royal feist May •well sufflce unto ane rurall beist.
Lat be this hole, and cum in-to my place,
I sali to yow schaw be expérience My Gude-fryday is better nor your Pace.
trou et la petite, ne sachant où se fourrer, s'évanouit.
Par bonheur, l'homme était pressé ; il prend ce qu'il cherchait et s'en va. Lainée sort du trou : a Où êtes vous, chère sœur, criez /;//;, que je vous retrouve. » L'autre, encore à moitié morte et tremblant des quatre pattes, ne peut même pas répondre. La grande la réchauffe, la reconforte : c'est fini, n'ayez plus peur. Mais non, ce n'est pas fini, car voici maintenant « Gilbert ;> (pour Tvbert , nom du chat dans le Roman de Renart) « our jolie cat » ; nouvelle déroute. Cette fois , perchée sur une cloison, où Tybert ne peut l'atteindre, la souris des champs prend congé de sa sœur, s'esquive , rentre à la campagne, et retrouve sa pauvreté, ses pois, ses noix et son repos.
La souris d'Ecosse a été heureuse dans ses peintres; un autre portrait, meilleur encore, devait être tracé de la « wee, sleekit, cowrin, tim'rous beastie », par le grand poète de la race, Robert Burns.
Avec Gavin Douglas, évêque de Dunkeld , de l'illustre famille des Douglas, comtes d'Angus, traducteur de Virgile, et William Dunbar, frère mendiant, favori de Jacques IV, envoyé par lui en mission à Londres et à Paris, nous franchissons le seuil d'un nouveau siècle ; ils meurent en pleine Renaissance, mais pourtant, avec eux, c'est encore la tradition chaucérienne qui se continue. Douglas écrit un Palice of Honour imité de Chaucer '. Dunbar avec une verve surabondante s'essaye dans tous
1 The Works of Gavin Douglas, éd. J. Sniall, Edimbourg, 187-i, 4 vols. 8°. Né en 1474-5, mort en 1522. 11 finit son Palice of Honour en 1501, poème allégorique conforme aux anciens niodiles : matinée de mai, vision de Diane, Vénus et leurs cortèges, description du Palais d'Honneur, etc. Nous retrouverons, à la Renaissance, Douglas traducteur de Virgile; son Enéide fut imprimée seulement en 1553.