RESULTATS DE L'INVASION
cent-ils à. psalmodier ces récits où Ton voit les exploits d'un héros destiné à la plus haute gloire littéraire, le roi Arthur. Mais dans le cœur du pays, la langue nationale était déjà presque inconnue ; les Bretons avaient tant bien que mal appris le latin; peu à peu maintenant ils oublient le latin, comme ils avaient auparavant oublié le celtique et ils apprennent la langue de leurs nouveaux maîtres. C'était un de leurs dons nationaux, don précieux et fatal : ils étaient prompts à apprendre.
En France, le résultat de la concjuète germanique fut tout différent; le langage celtique ne reparut pas plus qu'en Angleterre et, de même qu'en Angleterre, il n'a subsisté que dans l'extrême ouest ' ; mais chez nous l'idiome germanique ne prit pas le dessus; le latin persista, si bien que notre langue est demeurée une langue romane. Il y a pour cela deux grandes causes. D'une part, les Germains vinrent en France en moins grand nombre cpi'en Angleterre et ceux qui y restèrent étaient depuis longtemps déjà en contact avec les Romains ; d'autre part, la romanisation des Gaules avait été plus complète. De toutes les provinces de l'Empire, la Gaule, qui produisit CorneHus Gallus, Trogue Pompée, Domitius Afer, Pétrone, Ausone, Sidoine Apollinaire, se piquait de parler le latin le plus pur et de produire les meilleurs poètes. Qu'on prenne les monuments matériels ou les monuments littéraires, la différence est la même d'un pays à l'autre. En Angleterre, des théâtres, des tours, des temples, marques d'une civilisation latine, avaient été élevés, mais non pas si nombreux, si solides, si grandioses,
^ Où l'élément celtique fut renforcé, au début du sixième siècle, par une émigration considérable de Bretons chassés d'Anj^leterre, d'où le nom de Bretagne que prit, à ce moment seulement, l'ancienne Armorique.
que les invasions n'aient pu les détruire. Il n'en demeure g-uèrc aujourd'hui que des débris informes. Chez nous, les barbares sont venus, ont pillé , brûlé , rase au niveau du sol tout ce qu'ils ont pu ; mais ils avaient trop à détruire ; la multitude des temples et des palais lassa leur bras; la torche leur tomba des mains. Et tandis qu'on fouille la terre chez nos voisins pour retrouver les restes de l'antique civilisation latine , il suffit chez nous de lever les yeux pour les voir. Si la mort nous rendait un Romain du temps des Césars, il pourrait encore, dans notre siècle, aller implorer ses empereurs di%ins dans les temples de Nimes et de Vienne ; il passerait pour entrer à Reims, Orange ou Saintes, sous les arches triomphales élevées par ses ancêtres; il reconnaîtrait leurs tombes aux Aliscamps d'Arles; il verrait représenter Œdipe Roi à Orange, et il pourrait, assis sur les gradins, en face des horizons bleus de la Provence, voir couler le sang dans les arènes.
Notre pays n'était pas, comme la Rretagne, désorganisé et privé de ses légions lorsque arrivèrent les barbares; le vainqueur dut toujours compter avec le vaincu, qui devint un allié et non pas un esclave, et cet avantage, ajouté au nombre et à la civilisation supérieurs, permit au Gallo-Romain de reconquérir l'envahisseur. La tradition latine était si forte qu'elle s'imposa à Clovis même. Ce barbare chevelu s'affubla de la chlamyde et de la toge; il fut patrice; il avait beau savoir d'expérience qu'il tenait son pouvoir de son épée, il se plaisait à en faire remonter la source jusqu'à l'empereur. Il comprit d'instinct l'utilité de Rome. Le prestige de l'empereur valait pour lui une armée et l'aidait à gouverner ses sujets latinisés. Vaincue, pillée, sac-