CHAPITRE ni
Vers la fin du cinquième siècle, l'Angleterre est en majeure partie conquise; les maîtres du pays ne sont plus des Celtes u des Romains; ce sont des hommes de race germanique; ils n'adorent pas Jésus-Christ, mais Thor et Odin; leur langue, leurs mœurs, leur reHgion sont entièrement différentes de celles des peuples parmi lesquels ils se sont établis et qu'ils ont subjugués.
Entre les deux races, la fusion du sang se produisit par la force même des circonstances; mais il n'y eut, pendant de longs siècles, aucune fusion littéraire. L'envahisseur n'avait pas l'esprit curieux; il se cantonna dans ses goûts, content de sa propre littérature. « Chacun d'eux, » disait Tacite des Germains, « laisse un espace vide autour de sa maison » . Les Anglo-Saxons restèrent en littérature des gens aux maisons isolées. Les traditions des Celtes vaincus ne se mêlèrent pas aux leurs, et ils conservèrent presque intacts, malgré leur conversion au christianisme, les traits intellectuels de la race dont ils étaient issus.
Leur vocabulaire , sauf l'introduction de quelques mots tirés du latin déglise , leur grammaire , leur prosodie restent Germaniques. Dans leurs vers, la cadence est marc[uée. non par un nombre pareil de syllabes, mais par un nombre à peu près semblable d'accents; ils n'ont pas les sonorités alternées de la rime, mais ils ont, comme les Germains et les Scandinaves, Vallitération, c'est-à-dire la répétition des mêmes lettres au commencement de certaines syllabes. Pour produire ce bruit de grelots , l'identité absolue des lettres n'est pas nécessaire ; les voyelles sont considérées comme équivalentes entre elles ; les consonnes ayant des sons analogues sont, de même, tenues pour équivalentes et suffisent pour marquer l'allitération. Ces répétitions de lettres se produisent généralement dans trois syllabes pour chaque vers, deux dans la première partie du vers, une dans la seconde :
Flod under foldan • nis thât feov heonon.
« L'eau [s'enfonce] sous la terre ; ce n'est pas loin d'ici » (poème de Beowulf). Les règles de cette prosodie, déjà peu difficiles, sont encore atténuées par une foule de licences et d'exceptions. Le goût de l'allitération était destiné à survivre ; il n'a même jamais disparu entièrement en Angleterre. On retrouve cet ornement jusque dans le latin de poètes postérieurs à la Conquête normande, comme Joseph d'Exeter au douzième siècle :
Auàli et «Mdet Dux falli : /"alisque /kvet quum /(«ta recuset '.
1 De Dello Trojano, III, vers 108. La rime commença toutefois à parailro dans quelques rares poèmes dirétiens delà (in de la période anglosaxonne. Sur l'usage, assez rare, fait en vieux français de l'allitération,