‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 28 sur 239 · GERMAINS ET SCANDINAVES · texte numérisé non relu

GERMAINS ET SCANDINAVES

lâche ; il ne tremble guère sur le plat, il tremblait bien moins encore quand il était dans sa poitrine. » Justice ainsi rendue à son frère et n'éprouvant nul regret, Gunnar laisse éclater sa joie; seul il connaît maintenant le secret du trésor des Niblungs et ce trésor « roulera étincelant dans les eaux du Rhin plutôt que de briller jamais aux bras des fils des Huns ' » .

Il n'est pas nécessaire d'insister et l'on voit assez par là que la compréhension des nuances et des sentiments raffinés échappe à ces héros; ils ne s'attardent pas à décrire les choses de beauté ; il leur est indifférent que la terre produise des fleurs et que les femmes aient des joues «pourpres comme la digitale ». L'aptitude aux vives réparties n'appartient pas non plus à ces personnages; ils croient badiner et ils assomment. «. Tu viens de manger tout frais et au miel les cœurs de tes fils, » dit la reine Gudrun à Attila , le roi historique des Huns qui, dans cette littérature, est devenu un personnage typique : le héros militaire étranger ; « le morceau était bon n'est-ce pas? Tu vas digérer cette chair humaine sanglante » -. Voilà le genre de plaisanterie qu'ils comprennent ; le poète appelle ces paroles de la reine « quelques mots railleurs ». Les échanges de réparties satiriques entre Loki et les dieux ne sont pas moins remarquables. Lâches! crie Loki aux dieux ; prostituées ! crie-t-il aux déesses ; ivrogne ! répondent les uns et les autres. Certainement argute loqui n'était pas le propre de cette race.

Violents dans leurs discours, cruels dans leurs ac-

1 Aila-Kvida. — Corpus poeticxun, I, p. 48. C'est un des plus anciens poèmes du recueil.

2 Ibid, p. 51.

tions', ils aiment tout ce qui est fantastique, prodigieux, colossal ; et cette tendance parait même dans les écrits où ils veulent amuser ; elle y est plus marquée encore que dans les vieux récits celtiques. Tlior et le géant vont à la pêche; le géant met deux hameçons à sa ligne et prend deux baleines à la fois. Thor amorce sa ligne avec une tête de bœuf et pêche le grand serpent qui entoure la terre ^.

Leurs violences et leurs énergies ne sont pas sans retours; ils se replient, parfois retombent sur euxmêmes. Ces êtres forts et intrépides, qui rient quand on coupe leur cœur Aivant, sont victimes des vagues pensées rongeuses. Déjà, à cette époque lointaine, leur monde qui nous senilile si jeune leur paraissait \T.eux. Us connaissaient les regrets incertains, les afflictions vaines, le dégoût de la vie. Nulle littérature n a produit un plus grand nombre de poèmes désolés et de lamentations ; ils foisonnent dans le Corpus poeticum du Nord.

C'est avec une religion, des traditions et des idées de ce genre, que les Anglo-Saxons avaient abordé la Bre-

' A ce point de vue, un seul exemple, nuis caractéristique : « Un chef de Vikings reçut le surnom de Born (petit enfant) parce qu il eut assez bon cœur pour essayer de mettre un terme à un jeu de ses compagnons qui s'amusaient à jeter les petits enfants en l'air et à les rattraper sur leurs lances. Ses hommes sans doute trouvi-rent plaisante cette fantaisie de sa part et, sans lui en vouloir autrement, lui donnèrent ce surnom. » C. F. Keary, The Vikings in ivestern Christendom, 7S0-SSS, Londres, 1891, 8», p. lij.

2 Hymis-Kvida. — Corpus poeticum, I, p. 222.

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