CHANTS GUERRIERS
le massacre, et il convoque, avec des cris de joie, les vols d'oiseaux sauvages , le corbeau sombre au bec de corne, l'aigie à la queue blanche, le faucon vorace, pour se partager les cadavres. Jamais on ne \it massacre si magnifique « depuis le temps où les Angles et les Saxons vinrent ici de l'Orient et gagnèrent la Bretagne à travers le vaste océan, fiers et sanglants ouvriers, hommes avides de gloire , vainquirent les Gallois et prirent le pays M » Le cœur de l'écrivain se dilate au souvenir de tant de cadavres, d'un si beau carnage, de tant de sang ; il est heureux et radieux ; son âme est satisfaite, comme l'âme des poètes d'une autre époque et d'un autre pays à la pensée de sentiers « où le vent balaya des roses ».
Ces hommes puissants se plaisent, ainsi que leurs parents d'outre-mer, aux rudes balancements, et passent tout dune pièce des extrémités de la joie aux extrémités de la peine ; les atténuations sereines, familières aux peuples du Midi et aux races classiques, leur sont inconnues. Ils se délectent au récit des exploits héroïques, tels que ceux du roi Waldhere d'Aquitaine ~, ou
1 Anglo-SaxonCkroniclc, éd. Thorpe, 1861, sub anno, 037 . 11 s'agit d'une victoire fameuse gagnée par les Anglo-Saxons sur les Écossais et les Danois; ce poème a été traduit en vers anglais par Tennyson. D'autres chants guerriers nous sont parvenus, conservés, les uns dans la Chronique anglo-saxonne, les autres, à l'état de fragments séparés. Les plus remarquables sont le très ancien fragment consacré à la Bataille dp. Finnsburg (retrouvé dans la reliure d un vieux livre), bataille mentionnée dans Beoivulf texte dans Grein, Bibliothek der Angelsœchsischen Poésie, t. I, ou dans Harrison et Sharp, à la suite de leur Beowulf, Boston, 3« éd., 1888), et le poème sur la Mort de Byrhtnoth à la bataille de Maldon (texte dans Grein, et AAn9,\' AngloSaxon Chronicle ; sub anno 991).
^ Histoire de Waldhere (Walter. Gautier) d'Aquilane qui enlève sa fiancée Hildegonde de la cour d'Attila et lutte, à la traversée des Vosges, contre Gunther et Hagen (personnages qu'on retrouve dans les ISibelungen)
du guerrier eroth, Beo\vulf. Ils ont conservé le souvenir de ces personnages dans leur nouvelle patrie ; ils consacrent à Beowulf le plus long de leurs poèmes qui nous soit parvenu. Le milieu, les sentiments, les mœurs, la conception de la vie, sont les mêmes que chez les héros du Corpus poeticum.
Beowulf écrase tout ce qu'il touche : dans ses combats, il détruit les monstres: dans ses conversations, il culbute ses interlocuteurs ; ses reparties n'ont rien d'ailé ; ce ne sont pas des coups de flèches, mais des coups de massue. Hunferth lui reproche de n'être pas le meilleur nageur de la terre. Beowulf répond par un discours qui peut se résumer en quatre mots : menteur, ivrogne, lâche, assassin! C'est à se croire à la table des dieux, et Ion dirait entendre Loki et les déesses. Pour les guerriers assemblés ce n'est nullement dépasser la mesure ; ils ne s'indignent pas, ils rient. Ainsi encore faisaient les dieux.
Cet étrange poème ' , le monument le plus considé-
On n'a qu'un fragment de ce récit épique, qui parait être du huitième siècle et dont la donnée totale nous est connue par un poème latin écrit sur le même sujet au dixième siècle par le moine Ekkehard de Saint-Gall [Ekkehardi primi Waltharius, éd. R. Peiper. Berlin. 1873. 8°,. Le texte anglo-saxon a été publié par G. Stephens : Tico leaves of king Walderes lay , a hithcrto unknoiin Old-English epic of the VlIIth century, heloncjing io the Sagacyclusof King Theodric and fus men, now first publisht from the originals of the IXth century. Copenhague et Londres, 1860, 8'.
' Autotypes of the uniqueCotton Ms. VitellhtsA.XV., in the British Muséum, with translitération and notes, by J. Zupitza, Londres, Early English Text Society A8S2, 8°. — Beowulf an anglo-saxon poem {\.e\[e de }1. Heyne], éd. Harrison et Sharp. Boston, 3<' éd. 1888, 8°. — Beowulf a heroic poem of the VlIlth century, with a translation, éd. T. Arnold, Londres, 1876, 8°. — The deeds of Beowulf... donc into modem prose, by J. Earle, Oxford, Clarendon press (5* éd.,, 1892, 8». — Traduction française : L. Botkine, Beowulf, épopée anglo-saxonne, Havre, 1877, 8^ Sur l'intime ressem-
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rable de la littérature anglo-saxonne, fut découvert, à la fin du siècle dernier, dans un manuscrit du dixième ou onzième siècle, conservé aujourd'hui au British Muséum. Peu d'écrits ont été plus discutés ; il a causé des guerres littéraires auxquelles ont pris part les savants d'Angleterre, de Danemark, de Suède, d'Allemagne, de France et d'Amérique; la paix n'est pas encore faite.
Ce poème , de même que les \deux récits celtiques, a pour fond d'anciennes légendes païennes ; il parait avoir été rédigé en Angleterre, par un chrétien, probablement au huitième siècle. Les Angles et les Saxons, toutefois, n'y sont pas nommés ; les personnages appartiennent aux races germaniques demeurées sur le continent ; Beowulf est un Goth de Gothland, en Suède^;Hrothgar est un Danois qui tient sa cour, comme les rois de Danemark d'aujourd'hui, dans l'ile de Seeland. Mais les Anglo-Saxons se souvenaient encore de l'ancienne patrie, et ils chantaient Beowulf comme un ancêtre. On ne peut être surpris qu'un poème rédigé dans ces conditions soit rempH d'incohérences ; les héros y sont païens et chrétiens à la fois ; ils croient au Christ et au dieu Thor ; ils se battent contre les monstres de la mythologie Scandinave et voient en eux les descendants de Caïn ; des faits historiques , une bataille du sixième siècle mentionnée par Grégoire de Tours , où la victoire resta à nos ancêtres les Francs-,
blance des principaux épisodes de Beowulf el de ceux de la Saga islandaise de Gretti (les deux étant fondés sur les mêmes vieux chants populaires), voirie Corpus poeticum boréale, t. II, p. 501. Sur les noms de lieux anglais qui rappellent des personnages du Beowulf, voir D. H. Haigh, Anglo- Saxon Sagas, honàres, 1861. 8° (thèse sur bien des points excessive).
• Ou un Jute du Jutland. V. Ward, Calai. II, p. 15 et Appendice.
- Dans Grégoire de Tours, liv. III, chap. 3; dans Beow?(//", vers 1202 et s. : Gehweart thà in Francna faethm feorh cynninges.
« La vie du roi [Hygelac le Goth] fut la proie des Francs. "L'idenlifica-
sont mêlés au récit de duels fantastiques au fond des eaux.
Les Danois, d'après une légende reproduite en partie dans le poème, n'avaient pas de chef. Ils aperçurent un jour une barque sur la mer et, dedans, un enfant et des trésors. Ils virent dans cet envoi mystérieux un signe des volontés d'en haut ; ils prirent l'enfant pour maitre « et ce fut là un bon roi ». Quand il mourut, on le mit de nouveau sur une barque a.vec des trésors, et les flots emmenèrent la barque sans qu'on sût jamais où elle alla.
Un de ses successeurs, Hrothgar, sur ses vieux jours, construisit une salle magnifique pour donner des festins à ses guerriers et leur distribuer des bracelets. On y buvait joyeusement et les poètes y chantaient l'origine des choses. Mais il y avait un monstre appelé Grendel qui vivait dans les brouillards des marais déserts. « Avec peine il supporta quelque temps les réjouissances de la salle : il y avait la musique de la harpe et le son éclatant des chants, » Il vint une nuit dans la salle et « il trouva là nombre de seigneurs dormant après la fête. Ils ne connaissaient aucun souci ». Grendel en prit trente, les emporta dans sa retraite et les mangea. Il revint tous les soirs jusqu'à ce qu'il n'en restât plus.
Un neveu de Hygelac, roi des Goths, le guerrier Beo- \vulf , entendit parler du fléau. Il monta sur un na\'ire « au col écumant », et, prenant « le chemin des cygnes », car la mer du Nord est le chemin des cygnes autant que des baleines, et le cygne sauvage abonde encore au-
lion de Hygelac avec le Chlochilaicus de Grégoire de Tours est due à firundtvig. Les Francs étaient conduits par Théodebert, petit-lils deClovis.
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jourd'hui sur les côtes de Norwège *, vint offrir à Hrotligar de le délivrer du monstre.
La nuit arrive; le Goth et ses compagnons, installés dans la salle, se sont endormis après boire. Grendel, le rôdeur nocturne, s'approche et voit les soldats couchés à terre. « Une lumière affreuse, pareille à une flamme, sort de ses yeux, » et il rit à la pensée de son festin. Il saisit un homme, boit son sang et avale son corps « par gros morceaux ». En un instant il ne reste plus rien que les pieds et les mains. Il se trouve alors face à face avec Beowulf ; le combat s'engage sous la voûte tonnante, les bancs dorés sont renversés et ce fut merveille que la salle même ne s'écroulât pas : mais elle était soutenue par des barres de fer. A la fm, le bras de Grendel est arraché et il s'enfuit vers ses marais pour mourir.
Tandis que Beowulf, comblé de cadeaux , retourne dans son pays, un nouveau fléau apparaît. La mère de Grendel veut venger son fils et, pendant la nuit, dévore le plus cher conseiller de Hrothgar. Beowulf revient et pénètre dans la demeure des monstres, au milieu des eaux; la lutte est effroyable et le héros allait succomber, quand il aperçoit une épée énorme que les géants ont forgée. Il en frappe l'ennemi à mort; il coupe aussi la tête de Grendel dont le corps gisait là sans vie. Au contact de ce sang empoisonné, la lame fond tout entière, « comme la glace au retour du printemps » ~ ; mais les monstres ne se relèvent pas.
Plus tard, après avoir pris part à la bataille histori-
1 Ils sont nombreux surtout sur les côtes de la province de Finmarken ; on les trouve plus au sud, pendant l'hiver. 2 Vers 1605.
que livrée aux Francs , dans laquelle son oncle Hygelac fut tué, Beowulf devient roi et règne cinquante ans. Sur ses vieux jours, il a encore un monstre à combattre, qui gardait un trésor. Il est vainqueur; mais, blessé, il s'assied sur une pierre se sentant mourir. Il prie ses compagnons de lui élever à Hronesness, sur le bord de la mer, un tertre qui sera son tombeau; « et les marins conduisant au loin leurs na\'ires mugissants, dans l'obscurité des eaux, l'apercevront et le nommeront le mont de Beowulf » .
Pour ce personnage et pour ses pairs, l'idéal du bonheurne ressemble point au nôtre. Pour eux, le bonheur consiste à bien boire et à bien manger après s'être bien battus , à posséder beaucoup de bracelets avec de belles armes, à entendre des récits avec de la musique et à dormir après. Tel est le sort des compagnons de Hrothgar qui « ignoraient le chagrin, les misères des hommes et le malheur. » Tout ce qui est tendresse, tout ce qui excite le plus notre sensibilité, est regardé comme puéril et reste sans écho. « Il vaut mieux venger son ami que de pleurer sa mort, » dit Beo^siilf, fort différent de Boland, le héros de France, un Germain, lui aussi, mais amendé au contact du peuple des Gaules :
Le comte Roland, quand il voit morts ses pairs El Olivier qu'il tant pouvait aimer, ïendreur en eut, commença à pleurer.
En son visage fut moult décolorée
Les descriptions de la nature, dans les poèmes anglosaxons sont appropriées à ces personnages. Les rudes paysages du nord plaisent à leurs âmes, et la bise, le
i Chanson de Roland, vers 2804.