PIETE ANGLO-SAXONNE
meurt à Rome en 689 et est enterré à Saint-Pierre, sous le Porticus Pontificum, en face de la tombe de saint Grégoire le Grand'. vEthelwulf, roi des Saxons de l'Ouest, va aussi en pèlerinage à Rome, « en grande pompe, et y demeure douze mois, puis revient chez lui, et alors Charles, roi des Francs, lui donna sa fille en mariage »-. Il envoie son fils Alfred visiter la ville, et le pape prend le jeune prince en amitié; c'était le futur Alfred le Grand.
La notion de la mesure manque à ces enthousiastes qui de\dennent facilement des désespérés, A la période suivante, après la conquête normande, alors que les mœurs tendaient à se transformer, le chroniqueur ^Yilliam de Malmesbury , s'appliquant à tracer un portrait ressemblant des anciens possesseurs du sol, est frappé des exagérations du tempérament des Saxons. Ils sont, en grand nombre, ivrognes, débauchés, féroces, et en grand nombre aussi, pieux, dévots, fidèles jusqu'au martyre à la loi de Dieu. « Que dirai-je de tant d'évêques, d'hermites et d'abbés? L'Ile est illustrée parles reliques de saints indigènes si nombreux qu'on ne saurait passer dans un bourg de quelque importance sans y entendre le nom d'un nouveau saint. Et le souvenir de beaucoup, pourtant, a disparu, faute d'écrivains pour le conserver î^ »
Le goût du prosélytisme, dont la race a donné depuis
1 Kinrj CcadwaUa's Tomb in the ancienl basilica of St. Peter, par M. Tesoroni, Rome, 1891, 8°.
- Anglo-saxon Chionicle, éd. Thorpe , Londres, 18G1, 2 vol. 8", année 855. 11 s agit de Judith, fille de Charles le Chauve; Hincmar, archevêque de Reims, célébra le mariage.
^ « Quid dicam de lot episcopis? » — etc. Willehni Malinesbiriensis... Gesta regum Anglorum, éd. Hardy, Londres, 1840, 2 vol. 8°, t. II, p. 417
tant (le preuves, se manifeste chez elle de bonne heure. A peine convertis, les Augio-Saxons produisent des missionnaires qui vont à leur tour porter la bonne nouvelle aux frères restés païens du continent, et deviennent des saints de l'Église romaine. Saint Wilfritli quitte le Xorthumberland vers 080 et va prêcher l'Évangile aux Frisons; saint Willibrord part d'Angleterre vers 090 et s'établit chez les Frisons et les Danois ' ; Winfrith, autrement dit saint Boniface (par une traduction approximative de son nom), séjourne en Thuringe et en Bavière, « semant, dit-il, la graine évangélique parmi les peuplades sauvages et ignorantes de la Germanie » ~. Il réorganise l'Église des Francs et meurt martyr chez les Frisons en 755. A peine formée, la ruche essaime. Ce fut le cas pour toutes les sectes créées plus tard en pays anglais.
Avec la religion étaient venues les lettres latines. Les Anglo-saxons, qui, au temps de la conquête, avaient pour toute littérature ces mêmes vieux chants dont avait parlé Tacite, et que l'on confiait à la mémoire, qui ne rédigeaient pas de livres et qui avaient pour monuments écrits des inscriptions runiques gravées sur des ustensiles ou sur des pierres commémoratives , ont à
' Voir son testament et divers documents le concernant dans la Patrologie de Mignc, t. LXXXIX, ( ol. 535 et s.
- « Fraternitatis veslra' iiieiatein intimis obsecramus prccilnis ul nos inter feras et ignaras génies Gerinaniae laborantes, et grana evangelica plantantes, vestrlssacrosanclis orationijjus adjuvemur». Bonifacius Cuthberto et aliis, année 735, dans la J'alrolofjie de Migne, t. LXXXIX, col. 735.
leur tour des moines composant des chroniques et des rois sachant le latin. Il se forme des bibliothèques dans les monastères; des écoles leur sont adjointes. On y rédige et enlumine des manuscrits, en belle écriture et splendides couleurs , les volutes et les entrelacs compliqués, aimés des peuples du Nord, dont les sectateurs d'Odin avaient orné leurs agrafes, leurs armes, leurs proues de navires, sont reproduits en pourpre et en azur dans les initiales des Évangiles ; l'emploi est différent, le goût reste le même.
Les savants et les missionnaires Anglo-Saxons correspondent entre eux dans la langue de Rome. Boniface, du fond de la Germanie, reste en communication constante avec les prélats et les moines d'Angleterre ; il réclame des livres, demande des conseils et en donne; ses lettres nous sont parvenues et elles sont en latin. Ealhwine ou Alcuin, d'York, appelé par Charlemagne à sa Cour, prodigue également, dans des lettres latines, ses bons conseils à ses compatriotes. Il organise autour du grand Empereur une Académie littéraire où chacun porte un nom de fantaisie; Charlemagne a pris celui de David, son chambellan a choisi celui de Tyrcis, et Alcuin celui d'Horatius Flaccus. Dans cet hôtel de Rambouillet des Karlings, le style précieux était aussi goûté que chez la belle Arthénice, et Alcuin a, dans son latin barbare, des recherches d'élégance à rendre Voiture jaloux ^
' " Ideo hœc Vestraî Excellentife dico,... ut aliquos ex pueris nostris remittani, qui excipiant nobis necessaria quœque, et revehant in Fianciam flores Britanniœ : ut non sit tantum modo in Eborica hortus conclusus, sed in Turonica emissiones Paradisi cuin pomorum fructibus, ut veniens Auster
perflare hortosLigerisfluminis, etfluant aromata illius » etc. Patrologic
de Migne, t. C, col. 208 Beaucoup des lettres d'Alcuin sont adressées à des moines, prélats et rois anglo-saxons, qu'il ne se fait pas faute de morigéner,
Aldliolin écrit un traité de prosodie latine, et, joignant l'exemple au précepte, compose des énigmes et un Éloge des Vierges en vers latins». .-Eddi (Eddius Stephanus) rédige une vie, aussi en latin, de son ami saint Wilfrith^.
L'histoire de la nation n'avait jamais été écrite ; sur le continent et pendant un temps dans File, c'étaient encore les (c chants harbares » qui tenaient lieu d'annales aux Anglo-Saxons. Maintenant ils ont de belles chroniques en latin, un latin dont Tacite eût pu sourire, mais qu'il eût compris. Ils ont surtout l'œuvre de Bède le Vénérable, le plus important des monuments latins de toute la période anglo-saxonne.
Bède était né en Northumbrie, en 673, dans le temps où s'achevait la conversion totale de l'Angleterre. Il entra de bonne heure dans le monastère bénédictin de Jarrow et y demeura jusqu'à sa mort. C'était un cloitre de fondation récente, créé par Benoît Biscop qui l'avait enrichi de beaucoup de livres rapportés de ses voyages à Home. Dans ce refuge, au seuil duquel mouraient les bruits du monde, à l'abri des peines, entouré de disciples qui l'appelaient « cher maître, père bien aimé », Bède laissa couler les années de sa vie, n'ayant d'autre ambition que de s'instruire et d'enseigner.
les menaçant au besoin du courroux du grand Empereur : « Ad Offam regem Mercioruin » ; « Ad Cœnulvum regem Mercioium », année 796, col. 213, 232.
1 Mort en 709. Ses œuvres sont dans la Patrologie de Migne, t. LXXXVII, col. 87 et s., et comprennent notamment des lettres, un traité en prose De LandibusVirginUaiis, un traité de métrique latine; une quantité d'énigmes en vers latins qui furent très populaires et divers poèmes latins dont le principal est son I)e Lmidibus Virginum. Aldhelm emploie en latin l'ornement germanique du vers, l'allitération.
* Vita sancti Wilfridi episcopi Eboracensis, auclore Eddio Stephano, dans Gale, Ilistorix britannicx, saxonicx, anglo-danicx Scriptores X. Oxford, 1691, 2 vol. fol, t. I, pp. 50 et s.
ALDHELM, -EDDI, BEDE. 69
Le calme de cette existence abritée, qui prit fin avant le temps des invasions danoises, se reflète dans les écrits de Bède. Il laissa un grand nombre d'ouvrages : des interprétations des évangiles, des homélies, des lettres, des vies de saints, des œuvres d'astronomie, un De Natiira Rerum où il est traité des éléments, des comètes, des vents, du Nil, de la mer Rouge, de l'Etna, un De Temporibus consacré aux années bissextiles, aux mois, à la semaine, au solstice ; un De TemporiimRatione sur le mois des Grecs, des Romains et des Angles, la lune et son pouvoir, l'épacte, Pâques, etc. Il écrivit en vers latins des hymnes et une vie de saint Cuthberht ; enfin et surtout il rédigea en prose latine une^ Historia ecclesiast'ica gentis Anglorum^, demeurée la base de toutes les histoires composées après lui. Bède s'y montre tel qu'il était : honnête, sincère, calme, consciencieux. Il cite ses sources qui sont, pour la description de l'île et pour la période la plus ancienne de son récit, Pline, Solinus, Eutrope, Orose, Gildas. A partir de la venue d'Augustin, il fait œuvre originale, réunissant des documents, des souvenirs, des témoignages, souvent des légendes, et publiant le tout sans critique, mais sans falsifications. Il manque d'art, mais non d'honnêteté.
Tout latiniste qu'il était, il ne méprisait pas la littérature nationale , toute sauvage qu'elle fût. Il eut l'intuition que c'était véritablement une littérature ; il fit des traductions en anglais, mais elles sont perdues ; il était « versé dans la poésie nationale — dodus in nostris carminibus » , écrit son élève Cuthberht qui nous le repré-
1 Historia ccclesiastica gentis Anglorum, éd. G. H. Moberly, Oxford (Clarendon press). 1881, 8° (ou éd. Slevenson, Londres, 1838-41, 2 vol. 8°). Les œuvres complètes de Bède sont dans la Patrologie deMigne, t. XCets.
sente sur son lit de mort, murmurant des vers anglaise 11 comprenait le charme du génie poétique de sa nation, et c'est pourquoi il nous a conservé les épisodes, naïvement contés, de Ccednion dans son étable- et du cliet saxon comparant la vie humaine au passereau qui traveree la salle du festin.
Bède mourut le 27 mai 735, laissant un tel renom de sainteté, que ses ossements furent l'objet d'un de ces vols pieux fréquents au moyen âge; au onzième siècle un prêtre de Durham les enleva pour les déposer dans la cathédrale de cette ville, où ils sont encore. Saint Boniface recevant, au fond de la Germanie, la nouvelle de cette m^rt, pria ses amis d'Angleterre de lui envoyer les œuvres de son compatriote; les homélies de Bède raideraient, disait-il, à composer les siennes, et ses commentaires sur l'Écriture seraient « la consolation de ses
chagrins -^ » ,
Des moines anglo-saxons parlent latin ; il en est même, depuis la venue de Théodore de Tarse ^, qui savent un
1 Lettre de Cuthberht (qui fut abbé de Jarrow) à son ami Cuthwine, sur la mort de BL-de, imprimée avec VHistoria eccUsiastica. Bède mourant psalmodiait, « et in nostra quoque lingua, ut erat doctus in nostris carminibus, dicens de terribiii exitu animarum e corpore :
Fore Ihe neid-faerae Naenig uuiurthit Thonc snoturra... •
(( Avant l'inévitable voyage, nul ne sait », etc. Bede avait notamment traduit en anglais l'Évangile de saint Jean; cette traduction est perdue.
- Voir infro, p. 72.
•■' Lettre de l'année 735 « Cuthbcrto et aliis»; lettre de 736, a Ecgberht, archevr-qued' York. Ilreçoit les livres et exprime sa joie; il envoie en échange des élotTes à Ecgberlil; lettre de 742; Patrologie, t. LXXXIX.
■- Archevêque de Cantorbéry, VI1« siècle.