LE DIALOGUE
Ce sont déjà les angoisses du Faust de Mario we.
Les dialogues ne sont pas rares dans ces poèmes; mais ils sont très différents du dialogue familier des Celtes. Le ton est presque toujours lyrique; souvent l'apostrophe est brève et brusque; on dirait un son de trompette; quand la pensée est plus développée, le dialogue se change en un chapelet de discours. On est également loin, dans les deux cas, du ton de la conversation si fréquent dans l'épopée irlandaise. Les Anglo-Saxons ont pourtant des ouvrages tout en dialogues; le savant y instruit l'ignorant, résoud des problèmes, devine des énigmes i. Est-ce là argute loqui? Nullement, c'est simplement le produit de ce goût pour les facéties apprises si fréquent chez les hommes qui ont d'autres qualités dominantes que l'esprit naturel.
La poésie pieuse des Anglo-Saxons compte encore des traductions des psaumes, des vies des saints, des poèmes moraux, des énigmes diverses -, des poèmes symboliques, sortes de fables où les mœurs présumées des animaux servent de prétexte à un exposé des devoirs du chrétien "\ Un de ces derniers
1 Ex. : The Dialogue ofSalomon and Saiurnus, éd. J. Kemble, Londres, .Elfric Society, 1848, 8°. C'est une adaptation d'un ouvrage fort populaire au moyen âge et à la Renaissance, et que Rabelais connaissait bien : « Qui ne sadventure n'achevai ni mule, ce dict Salomon. — Qui trop s'adventure perd cheval et mule, respondit Malcon. » Vie de Gargantua. Malcon ou Marcol joue dans la version française le rôle du Saturnus de l'anglosaxon. Les exemples de discours ou dialogues anglo-saxons abondent dans Andréas; The Boly rood; The departed SouVs address; le poème 0« the Nativity {Codex Exoniensis, p. 11). Les dialogues sont nombreux aussi dans la littérature Scandinave; ils ont les mêmes caractères généraux.
2 Quelques-unes seulement des énigmes du Cod. Exon. sont pieuses. Plusieurs sont tirées du latin d'.\ldlielm. Les Scandinaves avaient, eux aussi, un goût très vif pourles énigmes; le Corpuspoeticum boréale en renferme de nombreux spécimens.
* Le principal ms. de la traduction du psautier en vers anglo-saxons
poèmes, qui a pour sujet le Phénix et qui est imité du latin, conserve, par une exception à peu près isolée, l'accent et la lumière des poésies du Midi. On éprouve de la surprise à lire en anglo-saxon toute une pièce où ne se trouve aucune description de la bise, des frimas et de la mer houleuse. Dans le pays du phénix, il n'y a ni grêle, ni pluie, ni froid, ni chaleurs trop grandes, ni montagnes ardues, ni vallées, sauvages, ni soucis, ni ennuis. Mais il y a des plaines toujours vertes, des arbres toujours chargés de fruits, des plantes toujours couvertes de fleurs. C'est la demeure de l'oiseau incomparable. Il suit des yeux le soleil quand l'astre se lève à l'orient, et, la nuit, « il regarde avidement quand reviendra, glissant de l'est sur la mer immense, le rayon lumineux du ciel ». Il chante, et les hommes n'ont jamais rien entendu d'aussi merveilleux. Son chant est plus beau que le son de la voix humaine, que celui des trompettes et des cornes, que celui de la harpe et « qu'aucun de
est à la Bibliothèque Nationale : nis. lat. 8824, et a été publié par Thorpe • Libii Psalmorum cum paraphrasi anglo-saxonica, Londres, 1835,8°. Voir encore : The eca-liestengiish pYose Psalter, iogelher ivith elevencanticlcs, éd. K. D.Bulbring, Londres, farZy English Tcxt Society, 1891, 8°; Eaduine's Canterbury Psalter (latin et anglo-saxon), éd. F. Harsley, Londres, E. E. T. S. 1889 et s. 8».
Des vies des saints et des apôtres se trouvent notamment dans les mss. de Verceil et d'Exeter-, des poèmes gnomiques, dans le ms. d'Eieter. Dans le même ms., des poèmes symboliques sur la Panthère et la Baleine. Les écrits de celte dernière sorte ont été de bonne heure très populaires; on appelait Physiologi les livres qui les contenaient; on a des Physiologi dans presque toutes les langues d'Europe. On en a rnéme en syriaque, en arabe, en éthiopien, etc. L'original parait avoir été composé en grec, à Alexandrie, au deuxième siècle de notre ère (F. Lauchert, Geschichte des Physiologus, Strasbourg, 1889, 8']. Aux Physiologi succédèrent les Bestiaires très nombreux aussi et très populaires au moyen âge- Certains lieux communs de la i)oésie sentimentale qui ont survécu jusqu'aujourd'hui (la fidélité delà tourterelle, l'amour paterneldu pélican, etc.), proviennent originairement de ces ouvrages.
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ces sons que le Seigneur a créés pour les délices des hommes dans ce monde triste ».
Lorsqu'il devient vieux, il s'enfuit dans un lieu désert, en Syrie. Alors, « quand le vent est calme, que le temps est serein, que le pur diamant du ciel brille sacré, que l'immensité des ondes reste immobile, lorsque toute tempête est apaisée sous le ciel, que, brillant dans le sud, le flambeau ardent de la nature donne aux peuples sa lumière » , l'oiseau commence à se construire un nid dans les branches avec des feuilles de la forêt et des herbes parfumées. Au moment où le soleil devient brûlant, la vapeur embaumée des plantes s'élève, et le nid se consume avec l'oiseau. Il reste comme un fruit, d'où sort un ver, qui de\dent un oiseau, sur lequel paraissent des plumes éclatantes. Ainsi l'homme, au temps de la moisson, entasse les graines dans sa demeure « avant que la neige et la gelée, établissant leur empire, enveloppent le sol de sa robe d'hiver » . De ces graines au printemps , comme des cendres du phénix, sortiront des choses vivantes, des tiges qui donneront des fruits, « trésors de la terre ». C'est ainsi encore que l'homme, à l'heure de sa mort, renouvelle sa vie et reçoit de Dieu une jeunesse et des joies sans fin^
1 Codex Exoniensis, pp. 197 et s. Ce poème est une paraphrase du Carmen de Phœnice, allribué à Laclance. L'écrit latin est rempli de gentillesses du plus mauvais goût :
Mors illi Venus est; sola est in morte voluptas :
L't possit nasci, haec appétit ante mori. Ipsa sibi proies, suus est pater et suus haeres.
Nutrix ipsa sui, semper alumna sibi; Ipsa quidem, sed non eadem, quaj est ipsa nec ipsa est...
Jncerli auctoris Phœnix, Lactantio tributus, dans la Patrologie, t. VII, p. 278.
Dans la littérature anglo-saxonne, il y a sans doute des rayons de lumière, et d'autant plus brillants aux regards que l'ombre les entoure; mais ce spécimen d'un poème tout ensoleillé est unique. L'exemple demeure isolé, et pour en trouver d'autres, il faut attendre que la littérature anglo-saxonne soit devenue la littérature aneiaise.
Outre leurs écrits latins et leurs poèmes pieux, les Anglo-Saxons convertis produisirent beaucoup d'ouvrages en prose rédigés dans leur langage national. Les Germains d'Angleterre furent, à ce point de Mie, fort différents des Germains de France. Chez nous, la langue des Francs ne s'acclimate pas; le latin est très répandu; la langue populaire, qui sera plus tard le français, n'est qu'un patois du latin et n'est pas admise aux honneurs de l'écriture. C'est ainsi qu'on a eu beau fouiller dans nos archives, on n'a découvert, pour tout le temps correspondant à la période anglosaxonne de nos voisins, qu'un ou deux fragments en prose, fort brefs, écrits dans la langue qui devait être un jour celle de la France*. Chez les Anglo-Saxons, lois ^, chronicjues et sermons au peuple sont rédigés,
i Le principal est le fameux serment de Strasbourg, 15 février 842. Les textes français et allemand ont été conservés par l'historien contemporain Nithard. Voir La plus anciens monuments de la langue française, par Gaston Paris, 1875, Soc. des Anciens textes, fol.
- Les lois anglo-saxonnes (d'Ina, roi de Wessex 688-726, d'Alfred, d^£thelstan, etc.) ont été publiées plusieurs fois, notamment parThorpe : Ancient Laus and Institules of England, Londres, 1840, fol. Une masse