ALFRED ET LES DANOIS
Dans le tumulte de ces nouvelles guerres, presque toute la civilisation de Rome avait péri; les livres avaient été brûlés, les clercs oubliaient le latin; le peuple d'Angleterre redevenait insensiblement sauvage. Autrefois, dit Alfred, songeant au temps de Bède, de Boniface et d'Alcuin, « on venait de l'étranger chercher la sagesse et l'instruction dans ce pays, et maintenant, il faut que nous allions la trouver au dehors, si nous en voulons. » Il ne croit pas qu'il restât un seul Anglais sachant le latin au sud de la Tamise, lors de son avènement. <( Comme je songeais à tout cela, je me rappelai, comment j'avais vu, avant le temps du ravage et des incendies, les églises et tout le pays anglais remplis de trésors et de livres et de beaucoup de serviteurs de Dieu »; mais aujourd'hui la barbarie recommence. C'est pourquoi, tout roi qu'il est et accablé de soucis, il s'est mis à faire des traductions, transférant ses originaux dans le langage national, « ici mot pour mot et ailleurs sens pour sens... ainsi, dit-il ailleurs, que j'avais appris à faire, avec Plegmund mon archevêque, et avec Asser mon évèque et avec Grimbauld mon chapelain et avec Jean mon chapelain ^ » . Ces savants hommes et surtout le Gallois Asser, qui fut pour lui ce qu'Alcuin avait été pour Charlemagne, l'aidèrent à répandre le savoir par des traductions et par des fondations d'écoles. Ils lui expliquaient les passages difficiles, sans les comprendre toujours très bien euxmêmes; dans leur œuvre collective les contre-sens ne sont pas rares.
Germain de race, latin d'éducation, gardant autant
1 Préface de la traduction de la Régula Pastoralis de saint Grégoire. Plegmund était Anglo-Saxon; Asser, Gallois; Grimbauld, Franc; Jean, Saxon de Germanie.
qu'il pouvait l'idéal romain devant les yeux, Alfred manifesta toute sa vie, dans son caractère et ses idées, ce génie composite, à la fois pratique et passionné dont la conquête normande devait faire plus tard le génie anglais. Il fut ainsi un homme exceptionnel et se montra avant l'heure un vrai Anglais. Abandonné de tous, il ne s'abandonne pas lui-même; il lutte comme s'il était sûr de vaincre. Sa ténacité ressemble à la ténacité de Robinson; son âme est élevée et positive à la fois ; il ne se donne pas à la science par vanité ou curiosité ou désœuvrement ; il veut tirer d'elle des fruits substantiels pour son peuple et pour lui. Dans ses guerres, il se rappelle les anciens, les imite et s'en trouve bien. Il choisit pour les traduire les livres qui doivent combler les plus grandes lacunes dans l'esprit de ses compatriotes, le livre d'Orose qui sera pour ses sujets un manuel d'histoire universelle, V Histoire ecclésiastique de Bède qui les instruira de leur propre passé. Il enseigne le devoir aux laïques avec la Consolation de Boèce et aux ecclésiastiques avec la Règle Pastorale de Saint-Grégoire '.
Son unique but étant d'instruire, il ne se fait aucun scrupule de retrancher à ses auteurs quand leurs discours deviennent inutiles ou trop longs, de les commenter
1 King Alfred' s Orosiits, éd. IL Sweet, Londres, Earhj English Texl Society, 1883, 8°. Orosc était un religieux espagnol qui écrivit au commencement du cinquième siècle. — The OUI English version of Dedes ecclesiaslicalhistory ofthe English pcople,éd.T. Miller. Londres. E. E. T S. 1890 S" (l'authenticité de celte traduction est incertaine, voir l'introduction de Miller). — King Alfred' s Anglo-Saxon version ofBoelhius, éd. S. Fox, Londres (Bohn's;, 1864, 8°. — King Alfred's Wesl-Saxon versionof Grcgory's pastoral care, éd. II. Sweet, Londres, E. E. T. S. 1871-2. 8^. Cettedernière (l'uvre est la plus lidele des traductions d'.^lfred ; il y attachait une importance spéciale et en envoya un e.\emplaire à tous les évêques de ses Etats. On conserve à la liodiéienne lexeniplaire de Werferlh évéque de, Worcester.