RECIT DE VOYAGE VERS LE POLE
quand ils sont obscurs, de leur ajouter des passages quand son expérience lui permet de les compléter. Dans sa traduction de Bède, il se contente parfois du titre des chapitres et supprime le reste ; dans son Orose, il complète la description du monde par des détails qu'il a recueillis lui-même sur les régions du nord et qui avaient pour ses compatriotes un intérêt national. Il reproduit aussi clairement qu'il peut les propres paroles d'un Scandinave qu'il avait interrogé et qui avait entrepris un voyage de découverte, le premier voyage vers le pôle nord dont le récit nous soit parvenu :
« Ohthere dit à son seigneur, le roi Alfred, qu'il habitait le plus au nord de tous les Normands, Il dit qu'il habitait vers le nord, sur la terre qui est près de la mer de l'ouest '. Il dit que cependant la terre s'étend très loin encore au delà vers le nord, mais qu'elle est toute déserte ; çà et là seulement, il y a des Finnois qui font la chasse en hiver et qui, en été, pèchent dans la mer. Il dit qu'à une certaine époque il avait eu envie de trouver jusqu'où allait la terre vers le nord et s'il y avait des habitants au nord de ce désert. Il alla alors droit au nord, en suivant la terre déserte à droite et la pleine mer à gauche, pendant trois jours. Il se trouva alors aussi loin que les chasseurs de baleine vont jamais. Alors il alla encore aussi loin qu'il put aller pendant les trois jours suivants. Alors la mer tourna droit vers l'est, ou bien la mer tourna dans la terre, il ne savait pas lequel ; mais il savait qu'il attendit là un vent de l'ouest ou poussant un peu vers le nord et il navigua de là vers l'est, autant qu'il put en quatre jours. » Il arrive à un
1 La mer qui est à l'ouest par rapport à la ISorvège, et que nous appelons la mer du ^'or(i.
endroit où la terre tourne au sud, contournant évidemment la mer Blanche, et il trouve un grand fleuve, sans doute la Dvvina, qu'il n'ose pas dépasser, à cause de l'hostilité des habitants. C'était la première peuplade qu'il rencontrait depuis son départ ; il avait seulement vu des Finnois isolés, chasseurs et pêcheurs. « Il fit ce voyage dans le but, non seulement de voir le pays, mais aussi à cause des morses, parce qu'ils ont de très bon ivoire à leurs dents; et quelques-unes de ces dents furent apportées au roi, et leurs peaux sont très bonnes pour faire des cordages de navires. » Ohthere, ajoute Alfred, était très riche ; il avait six cents rennes apprivoisés ; « il dit que la province qu'il habitait s'appelait Helgoland, et que personne n'habitait au nord de lui K »
Quand il se trouve en présence d'un auteur romain, Alfred agit avec la même indépendance. Il prend le livre que le conseiller de Théodoric le Grand, Boèce, avait composé dans sa disgrâce et où l'on voit une abstraction personniiiée, Sagesse, apporter ses consolations au malheureux menacé du supplice. Aucune œuvre ne fut plus populaire au moyen âge ; elle contribua à répandre le goût des personnages abstraits, qui produisit au théâtre le genre bizarre des Moralités; la première en date des nombreuses traductions qui en furent faites est celle d'Alfred.
Sous sa plume, le christianisme incertain de Boèce* de-
' Aujourd'liui Helgeland, dans la partie septentrionale de la Norvège. Alfred ajoute encore à son original le récit d'un autre voyage, celui de Wulfstan, King Alfred's Orosiits, éd. H. Sweet, 1883, p. 17.
2 Les travaux d'Usener ont mis hors de doute que Boèce était chrétien, mais la Consolation n'en porte guère de trace et elle est tout entière « inspirée d'Aristote et de Platon ». Gaston Paris, Journal des Savants, 1884, p. 57G.