‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 43 sur 239 · ALFRED ET L'HISTOIRE D'ORPHEE · texte numérisé non relu

ALFRED ET L'HISTOIRE D'ORPHEE

vient une foi naïve et surabondante ; chaque épisode est moralisé ; l'élégance recherchée du modèle disparaît et fait place à une sincérité presque enfantine et pourtant captivante. L'histoire des malheurs d'Orphée, maniérée chez Boèce, prend dans la traduction d'Alfred un charme particulier, le charme des fleurs sauvages ; et parmi les innombrables versions de cette histoire, le récit du roi est entre tous celui oCi l'art a le moins de place et où Témotion est le plus communicative : « Alors on dit que la femme du joueur de harpe mourut et que son âme fut conduite en enfer. Alors le joueur de harpe devint si triste qu'il ne pouvait pas demeurer parmi les autres hommes ; mais il s'en allait dans les bois et s'asseyait sur les montagnes jour et nuit, pleurant et jouant de la harpe : si bien que les bois frémissaient et que les rivières s'arrêtaient dans leur course ; les cerfs ne fuyaient plus les lions, ni les lièvres les chiens, et aucun animal n'eut plus la crainte ni la haine des autres animaux, à cause de la douceur du chant. Puis il sembla au joueur de harpe que rien ne lui plaisait plus sur la terre. Alors il pensa qu'il irait trouver les dieux de l'enfer pour essayer de les adoucir avec sa harpe et leur redemander sa femme. »

Orphée revient, se retourne et tend la main à son rêve ; mais sur-le-champ le rêve s'évanouit ; de loin le nuage avait une forme divine, de près ce n'est qu'une vapeur. Moralité, — car rien chez Alfred ne va sans morale, — lorsqu'on va au Christ, il ne faut pas regarder derrière soi, de crainte d'être séduit de nouveau par le tentateur * : conclusion pratique dont Boèce s'était abstenu.

1 Chapitre xxxv.

A l'exemple du roi , les évêques et les moines se remettaient au travail. Werferth, évêque de Worcester. traduisait les fameux dialogues de saint Grégoire, tout remplis de miracles et d'histoires merveiUeuses' : dans les monastères, on reprenait et on coordonnait les ^"ieilles chroniques nationales rédigées en langage anglo-saxon. Ces chroniques existaient avant Alfred ; elles se développèrent par son influence. Il nous en est parvenu sept-. Ce n'est pas encore de l'histoire ; les événements sont em^egistrés à la suite, sans commentaire la plupart du temps; les rois montent sur le trône , ils sont tués, les évêques sont chassés de leurs diocèses, une comète paraît au ciel ; le moine note, mais ne juge pas; il agit en greffier sobre de paroles; l'émotion est dans les choses et non dans les jugements 3, Pour beaucoup de rois, le chroniqueur inscrit simplement : « Il fut tué » et n'ajoute rien : « Et le roi Osric fut tué... Et le roi Selred fut tué... » A quoi bon en dire plus ? cela se voyait tous les jours et n'avait rien de

■ La version anglo-saxonne de XS'erfcrlh >Tec préface d'Alfred e-st encore inédite. Earle en a donné un aperçu assez détaillé dans son Anglo- Sajcon lUerature, Londres. 1S84, pp. 93 et s.

- Ces sept chroniques, plus ou moins difFérentes les unes des autres, sont celles de 'Winchester, de Saint-Auguslin de Cantorbéry.d'Abingdon.deWorcester, de Peterborough. la chronique bilingue de Cantorberv el l'édition de Cantorbérr de la chronique de W inchesler. Elles commencent à des époques ▼ariées. à l'incarnation, à la venue de J ules César, etc., et se terminent généralement au Xl'siecie. Celle de Peterborough seule va jusqu'en 1 154 ; c'est, arec la chronique de Winchester, la plus importante de toutes : toutes deux ont été publiées par Pluniiner et Earle : T\ro of ihe Sajcon Chronicles. Oxford, 1S92, 8*; les sept ont été publiées par Thorpe: The Anglo- Saxon Chronicle, Londres. 1861, 2 toI. 8^ Collection du Masler ofthe Rolls . La chronique de ■Winchester contient les poèmes sur la bataille de Brunanburh supra, p. 50% le couronnement d'Edgar, etc. ; le ms. est conserTé dans la bibliothèque de Corpus Christ! Collège, Cambridge; le ms. de Peterborough est a la Bodléienne. Laud636.

•* De rares exceptions, par ex. à l'année 897, où le chroniqueur s'écrie : «Grâce a Dieu Tannée (c'est-à-dire les Danois} n'avait pas brisé entièrement la race des Angles! » Auglo-Saron Chronicle (Rolls , l. p. 174.

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