‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 51 sur 239 · FATALISME ANGLO-SAXON · texte numérisé non relu

FATALISME ANGLO-SAXON

patrie, que les habitants de cette île si accoutumée aux invasions ne devaient plus voir jusqu'à nos jours monter la fumée d'un camp ennemi.

Dès le premier moment, Guillaume semble l'avoir voulu et compris. Pratique, lucide, ferme dans ses volontés, imbu de l'idée de l'État, il avait au plus haut point les qualités que ses nouveaux sujets avaient au moindre degré. Il ig-norait les doutes, les incertitudes vaines; c'était un optimiste; il était toujours sûr de vaincre : non pas de la certitude des aveugles qui marchent confiants à la rivière, mais de la certitude des clairvoyants qui laissent à la déesse Fortune si peu de chose à faire que ce serait bien miracle si elle faisait moins pour eux. Jamais son lucide et persistant vouloir n'est en défaut. Au pire moment de la Bataille, le bruit néfaste s'était répandu que le duc venait d'être tué; sur-le-champ il arrache son casque, se montre à visage découvert, criant : « Mais je suis vivant! me voici, et par Dieu je vaincrai^ ! ».

Toute sa vie, il conforme ses actions à sa théorie; venu en héritier des princes anglo-saxons, il se comporte en héritier. Il visite son héritage, en rectifie les limites, en défend les abords, et malgré l'immensité de la tâche, en fait un minutieux inventaire : cet inven-

' Témoignage de Guillaudie de Poitiers , chapelain et ami du Conquérant; même trait dans Orderic Vital : « ... Nudato insuper capite, delractaque galea exclamans : Me inquit conspicite; vivo et vincam, opitulante Deo. » Orderici Vitalis Angligenx... Historix Ecclesiasticse libri XIII, dans la Patrologie de Migne, t. CLXXXVIII, col. 297.

taire est le « Domesday » ^ , monument unique dont aucun pays d'Europe ne possède l'analogue. Sur ses monnaies, il imite si exactement le type adopté par ses prédécesseurs qu'on a peine à distinguer les pennies de Guillaume de ceux d'Edouard. Avant la fin de son règne, il était le maître ou le vainqueur de tous et avait imposé à tous son autorité, à son frère même. Févêque (Mon. qu'il arrêta de ses mains et fit emprisonner, « comme comte de Kent, » dit-il avec sa promptitude de langage habituelle, pour éviter une querelle avec l'Église.

Aussi, malgré leurs terribles soutfrances, les vaincus ne pouvaient-ils se défendre d'un sentiment qui les prédisposait à la fusion avec le vainqueur, l'admiration. Ils n'avaient jamais rien vu de pareil comme énergie, comme puissance ni comme savoir. Le jugement du chroniqueur anglo-saxon sur Guillaume peut être considéré comme étant le jugement de la nation même sur ses nouveaux maîtres : « Ce roi Guillaume dont nous parlons fut un homme très sag-e et très puissant, plus royal et plus fort qu'aucun de ses prédécesseurs. Il était doux aux braves gens qui aimaient Dieu, et sévère au-delà de toute mesure pour les hommes

• L'inventaire est des plus minutieux ; les enquêteurs sont tenus de rapporter des réponses à une multitude de questions : « ... Deinde quomodo vocatur mansio, quis tcnuit eam tempore Régis Eadwardi : quis modo tenel; quot hidœ; quot tarrucce in dominio, quot honiinum; quot villani; quot cotarii; quot servi; quot iibcri homines: quot sochemani; quantum silvcC, quantum prali ; quot pascuorum ; quot molendina; quot piscinœ, w etc., etc. Domesday pour Ely; Slubbs, Sc/ec< Charters, Oxford, 1876, 3« éd. p. 86. Le Domesday a été publié en facsimiie par la « Record Commission » : Domesday IJooli, or t/ie great survey o( England, of William theConqneror, \OH(j, éd. lie Sir IIenr\ James, Londres et Southampton, 1861-3,2 vol. 4°.

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