SENTIMENT DES VAINCUS SUR LES VAINQUEURS
qui contrecarraient sa volonté... Il était si rigide et si dur que persoime n'osait rien faire contre son désir... Il n'éparg-na pas son propre frère appelé Odon... Une faut pas oublier, entre autres choses, la bonne paix qu'il fit régner dans ce pays, si bien qu'un homme un peu sûr de lui pouvait traverser le royaume tout chargé d'or, sans encombre. » Le « pays des Bretons » ou pays de Galles était en son pouvoir, l'Ecosse de même; il aurait eu l'Irlande aussi, s'il avait régné deux ans de plus. Il est vrai qu'il opprima beaucoup le peuple, construisit des châteaux et fit de terribles lois de chasse : « Il aimait les grands cerfs comme s'il eût été leur père ; il défendit même de toucher aux liè%Tes'. » Jusque dans la manière de présenter les griefs, on reconnaît ce genre de popularité spécial qui s'attache à la tyrannie des grands hommes. L'Angleterre était vaincue, mais pour elle se préparaient de grandes destinées : le maître était détesté mais non pas honni.
Ces destinées se réalisèrent. Les qualités dont Guillaume apportait l'exemple étaient rares en Angleterre, mais communes en France; c'étaient celles de sa race et de son pays , celles de ses lieutenants ; elles réapparurent tout naturellement chez beaucoup de ses successeurs. Ce sont, pour la plupart, des gens énergiques et volontaires, qui ne doutent de rien et surtout pas d'euxmêmes, toujours prêts à risquer le tout pour le tout et à tenter l'impossible, avec l'inébranlable conviction de réussir; ils ne sont jamais las de prendre et de guerroyer; jamais le moment ne vient pour eux de jouir en paix de leurs conquêtes; en bien comme en mal, ils ne
1 The Anglo-Saxoti Chronicle. Texte de Peterborough, snb anno 1086.
s'arrêtent pas à mi-chemin ; ceux qui inclinent vers la tyrannie deviennent, comme Etienne, des tyrans atroces ' ; ceux qui inclinent vers les mœurs chevaleresq^ues les poussent comme Richard Cœur-de-Lion , au mieux dans ce qu'elles ont de noble et au pire dans ce qu'elles comportent de désordonné ; les plus intellieents deviennent, comme Henri II, des hommes d'État incomparables ; ceux qui ont le govit des arts s'y adomient si passionnément qu'ils en compromettent, comme Henri III, leur couronne même. Ils sont également prêts pour la riposte et la bataille, et offrent l'une et l'autre à tout venant, risquant très volontiers leur vie. Sur douze princes noianands ou Ang'e\dns, six meurent de mort violente.
Toutes leurs entreprises sont conçues sur un modèle gigantesque. Us portent la guerre en Ecosse, en Irlande, en pays de Galles, en France, en Gascogne, plus tard eu Terre Sainte et en Espagne. Le Conquérant était en route j)our Paris quand il se fit, étant à Mantes, à quinze lieues de la capitale, une blessure dont il mourut. Ces qualités sont dans le sang. Un Français, Henri de Bourgogne, s'empare, en 1095, du comté de « Porto » dont ses successeurs font le royaume de « Portugal » ; un Normand, Robert Guiscard, conquiert la Sicile, prend Naples, domine le pape, fait trembler Venise et bat la même année les deux empereurs ; son fils Bohémond s'installe comme prince à Antioche en 1099. Ils trouvent en Angleterre de misérables églises; ils en
1 C'est à se croire à Jérusalem assiégée par Titus : « Quid miilta? In dicbus eis multiplicata sunt mala in terra, ut si quis ea summatim recenseat, liisloriam Josephi possint excedere. y> Jean de Salisbury, Policratieus, liv. VI, chap. xviii.