‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 55 sur 239 · CARACTERE PRATIQUE, MARCHÉS DE NORMANDS · texte numérisé non relu

CARACTERE PRATIQUE, MARCHÉS DE NORMANDS

leur esprit consista dans le compte qu'il leur plut de tenir, dès cette époque reculée, de « l'opinion publique » si l'on peut ainsi dire , et , comme moyen d'action , de la littérature.

Ce fut là un trait de génie ; Guillaume s'appliqua , et ses successeurs l'imitèrent, à faire pour le passé ce qu'il faisait pour le présent : à unifier. La nouvelle dynastie avait besoin des poètes pour cela et elle leur fit appel. Guillaume s'était donné hautement, non pas pour le remplaçant, mais pour l'héritier d'Edouard le Confesseur et des souverains indigènes. Pendant plusieurs siècles, les poètes de langue française, les chroniqueurs latins , les rimeurs anglais, obéissant comme à un mot d'ordre, fusionnèrent dans leurs récits toutes les origines. Français , Danois , Saxons, Bretons, Troyens même formèrent pour eux une seule Kgnée ; ces peuples divers avaient trouvé en Angleterre une patrie commune et leurs gloires à tous étaient l'héritage commun de la postérité. Avec une persistance qui se prolongea de siècle en siècle , ils déplacèrent le point de vue national et finirent par établir aux yeux et de l'aveu de tous que la constitution d'un peuple et son unité ne sont pas une question de sang- mais une question de lieu ; peu importe qu'on soit ou non consanguins ; le point c'est d'être compatriotes. Tous les habitants du même pays sont un même peuple ; les Saxons d'Angleterre et les Français d'Angleterre ne sont rien autre chose que des Anglais.

luuin cum favore congruo jirosequentes... gratum et acceptum habemus ut... illius terrœ populus honorifice te recipiat et sicut Dominum venerelur. » Adriani IV papas epistolas et privilégia; Ad Henricum II Anglise regem. — Patrologie de Migne, t. CLX.YXVIII, col. 1441.

UG LA BATAILLE.

Tous les héros qui se sont illustrés sur le sol de l'île sont indistinctement chantés maintenant par les poètes ; ils célèhrent d'une voix égale Brutus , Arthur, Hengist , Horsa, Cnut. Edouard et Guillaume. Ils vénèrent de même les saints de toute race qui ont gagné le ciel en pratiquant la vertu sur le sol anglais. En cela encore, bon politique, le roi donne l'exemple. Le jour de Pâques 1158, Henri II et sa femme Aliénor d'Aquitaine entrent couronnés dans la cathédrale de Worcester et se présentent devant la tombe du saint protecteur de la viUe. Ils ùtent leurs couronnes, en font hommage au mort , les placent sur sa tombe et jurent de ne les plus porter jamais. Le saint n'était pas un Français, c'était saint NYulfstan, dernier évêque anglo-saxon, contemporain de la Conquête '.

Un mot d'ordre a été donné ; les clercs l'ont compris. Ainsi, voici un poème du treizième siècle sur Edouard le Confesseur; il est composé en langue française par un religieux normand de Westminster et dédié à Aliénor de Provence, femme d'Henri III. On y lit :

En monde n'est, bien vous l'ose dire.

Pays, royaume ni empire

Où tant ont été bons rois

Et saints comme en île d'Anglois...

Saints martyrs et confesseurs

Qui pour Dieu moururent plusieurs;

Les autres forts et hardis moult

Com fut Arthur, Edmond et Knout'.

1 II était même aussi peu français que possible et ignorait notre langue; il avait failli être déposé pour cela « quasi liomo idiota, qui linguain gallicanam non novcrat nec rcgiis consiliis interesse poterat. » Mathieu Paris, Chronica Majora ; suh anno 1095.

- Lives of Edward llie Confessor, éd. Luard, Londres {Rolls), 1858, 8"; débat de VEstoire de Seint Aedward te Itei.

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