FUSION DES ORIGINES
L'exemple est caractéristique de ces tendances toute nouvelles, puisque c'est là un poème dédié à une Française par un Normand d'Angleterre et qui débute par l'éloge d'un Breton, d'un Saxon et d'un Danois.
Dans la rédaction des chroniques, les lettrés se comportent de même et le fait est encore plus sig-nificatif, car il montre à l'évidence que cette mise de la littérature au service des idées politiques est le résultat d'une volonté formelle et d'une plan préconçu, et non pas du hasard. Les chroniqueurs écrivent, en effet, sur commande et d'après le désir exprès des rois leurs maîtres. L'un commence à la prise de Troie son histoire d'Angleterre et conte d'aussi bon cœur les aventures des Troyens et des Bretons que celles des Saxons ou des Normands ; un autre écrit deux livres séparés. le premier à l'honneur des Bretons et le deuxième à l'honneur des Normands ; un troisième enfin, qui remonte au temps où « le monde fut établi », n'arrive pas aux ducs de Normandie sans avoir raconté l'histoire du Troyen Anténor, ancêtre des Normands croitil * . L'origine première des habitants du pays ne se doit plus chercher sous le ciel de Scandinavie, mais dans les champs troyens. Des murs fumants de Pergame partirent Francus, père des Français et Énée, père de Brutus et des Bretons d'Angleterre. Les peuples des
' Ces trois poètes, tous trois sujets des rois d'Angleterre, vécurent au XII' siècle; le premier en date, Galmar, écrivit, entre 1147 et iibl [Romania, t. XVIII, p. 314, art. de P. Meyer), son Estorie des Engles (éd. Hardy et Martin, Londres, Rolls, 1888, 2 vol. 8°), et vers 1145, une traduction en vers (perdue) de VHistoria Britonum de Geoffrey de Monmouth (V. infra, p. 126). Wace, néà Jersey (1100 ?-l 175, G. Paris), traduisità son tour Geoffrey en vers {Roman de Brut, éd. Leroux de Lincy, Rouen, 1836, 2 vol. 8°),
deux rives de la Manche ont ainsi une origine commune et classique; leurs races royales ne descendent plus d'Odin, mais de Priam et des princes défenseurs d'Ilion».
De la théorie, ces idées passent dans la pratique qui les consacre, et une fraternité de plus s'établit entre les races diverses peuplant le sol de la Grande-Bretagne : celle qui résulte de guerres faites ensemble. Guillaume et ses successeurs ne distinguent pas entre leurs sujets; ce sont tous des Anglais; ils les mènent tous ensemble combattre leurs ennemis du continent ; et cet assemblage de tribus éparses qu'un envahisseur résolu pouvait jadis si facilement vaincre, à son tour gagne des batailles, et prend un rang inattendu parmi
et rédigea, de 1160 à 1174, sa Geste des Xormands ou Ronian de Roi (éd. Andresen, Heilbronn, 1877, 2 vol. 8°). 11 rima encore des vies de) saints etc. Benoit de Sle-More, outre des romans en vers ^V. infra, p. 126 composa, par ordre d'Henri 11, une Chronique des ducs de yormandiu (éd. Fr. Michel; Documents inédits; Paris, 1836, 3 vol. 4°).
1 Déjà sous lempire romain on avait vu des peuples se donner par hypothèse une origine troyenne. Lucain signale cette vanité chez les Auvergnats; Arnmien Marcellin i quatrième siècle) la prête aux Gaulois : rt Aiunt quidam paucos post excidium Trojee, fugientes Grœcos ubique disperses, loca hsec occupasse tune vacua. » fiei-um Gestarum, lib. XV, cap. IX. Au moyen âge, on attribua aux Français, aux Bretons, aux Lombards, aux Normands une origine troyenne. L'histoire de Brutus, père des Bretons, se trouve dans Nennius (dixième siècle?); il prétend avoir puisé ses renseignements « in annalibus Romanorura » {Historia Britonum, éd. Stevenson, Hislorical Societi/, Londres. 1838, 8°, p. 7). Après lui, tous les historiens d'Angleterre jusqu'aux temps modernes recueillent la même légende ; Mathieu Paris la reproduit au treizième siècle ; Ralph Higden au quatorzième; Holinshed, au temps de Shakespeare : « This Brutus... was the sonne of Silvius, the sonne of Ascanius, the sonne of /Eneas the Troian,begotten of his wile Creusa, and,borne in Troie, before the citie was destroied. » Chronicles, Londres, 1807, 6 vol. fol., liv. Il, chap. 1". Chez nous, à la Renaissance, Ronsard choisit pour héros Francus le Troyen, « parce qu il avait, dit-il, une extrême envie d'honorer la maison de France ».