DIFFUSION DU FRANÇAIS EN ANGLETERRE
plus habiles, durant cette période, étaient d'avis que seuls les écrits français étaient assurés d'une longue vie. Giraud le Cambrien qui s'était servi du latin dans ses ouvragres regrettait, vers la fin de sa carrière, de n'avoir pas employé « le langage commun » ^ qui eût assuré, pensait-il, une plus grande renommée à ses œuvres; parle langage commun, il entendait non pas l'anglais, mais le français, gallicum.
Indépendamment de la force que lui prêtait la Conquête, la diffusion de notre langue était encore facilitée par le merveilleux renom dont elle jouissait alors dans toute l'Europe. Jamais elle n'en eut de meilleur; des gens de toute race l'écrivaient, et l'Italien Brunetto Latini s'en servait, donnant entre autres raisons « que la parleure est plus délitable et plus commune à toutes gens » -. Rien de surprenant dès lors aux progrès qu'elle fit en Angleterre où, pendant longtemps, elle fut la langue des lois et des actes publics, la langue des cours de justice et des débats parlementaires, la langue des poètes les plus délicats^.
Ainsi se produisit ce phénomène singulier : à côté d'auteurs, français de race et de langage, sujets des rois d'Angleterre, d'autres employèrent notre idiome qui
' Lettre écrite à Jean sans Terre en 1209, en lui envoyant la deuxième version de son Expugnatio Hibernise.— Opéra {Rolls), t. IV, p. 410.
- Treizième siècle, Li licres don Trésor (sorte d'encyclopédie philosophique, historique, scientifique, morale, etc.), éd. Chabaille, Paris, 1863, 4° [Documents inédits). Dante chérissait « la chère et douce image paternelle M de son maître, et Brunetto recommande au poète son Trésor, car, dit-il, >' je vis encore dans ce livre », Enfer, chant XV.
3 Voir, pour les lois, les Statutes of the Realm, 1819-28 [Record Commission), 11 vol. fol.; pour les procès-verbaux du Parlement, Rotuli Parliamentorum, Londres, 1767-7", 6 vol., fol. ; pour les compterendus de procès, les Yearboohs publiés dans la collection du Master of the Rolls, éd. Horwood, Londres, 1863 et s., 8°.
étaient anglais de race et de langage et qui, imitant de leur mieux le style préféré des maîtres du pays, rédigèrent en français des chroniques, comme firent aux douzième et quatorzième siècles , Jordan Fantosme * et Pierre de Langtoft; des poèmes religieux, comme firent au treizième, Robert de Greteham, Kobert Grosseteste , William de Wadington ; des romans en vers comme ceux de Hue de Rotelande (douzième siècle) ; des contes moralises en prose comme ceux de Nicole Bozon , des poésies lyriques - ou des fabliaux ^ comme ceux que composèrent divers anonymes ; des ballades comme celles qu'on doit, tout à l'extrémité de la période, dans la seconde moitié du quatorzième siècle, à l'ami de Chaucer, le poète Gower.
A cette distance de la Conquête, le français jouait encore un rôle important quoique très diminué; il demeurait comme on verra la langue de la Cour ; les procèsverbaux des séances du Parlement continuaient d'être rédigés en français ; un bourgeois de Londres notait en français sur son registre tout ce qu'il savait de l'histoire de sa ville ^. Comme l'avait dit Robert de Gloucester, c'était là un phénomène sans exemple. Cette littérature française, œuvre d'Anglais, était naturellement toute d'i-
1 Auteur d'une Chronique de la Guerre entre les Awjlois et les Escossois, 1173-74, en vers français, p. p. R. Howlett, Chronicles of the reifjns of Stephen, Henry II, and Richard I, Londres {Rolls), 1884 et s., t. III, pp. 203 et s.
- V. infra, pp. 127, 129, 1.36, 216 et s.
^ Ex. le Romanz de un chivaler e de sa dame e de un clerh, rédigé en français par un An{;lais, au treizième siècle, p. y. Paul Moyer, Romunia, 1, p. 70. C'est une adaptation du fabliau de la Bourgeoise d'Orléans (dans Montaiglon et Raynaud, /{ecMei7 général des Fabliaux, 1872, t. I, p. 117). V. infra, p. 226.
* Croniques de London... jusqu'à l'an 17 Éd. III, éd. Aungier, Camden Society, 1844, 4°.