‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 59 sur 239 · DIFFUSION DU FRANÇAIS EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

DIFFUSION DU FRANÇAIS EN ANGLETERRE

mitation et ne mérite pas qu'on s'y arrête longtemps ; mais il faut retenir le fait de son existence : car il permet mieux qu'aucun autre de mesurer la force de l'invasion française.

Quels étaient donc les modèles que suivaient ces imitateurs et quelles étaient la littérature et les idées que, grâce à la Conquête, des poètes de langue française avaient vulgarisées dans l'Angleterre ci-devant germanique? A quelles sortes d'écrits se plaisaient les maîtres du pays, quelles œuvres rédigeait-on à leur intention; quels manuscrits faisaient-ils de préférence copier pour leurs bibliothèques ? Car il faut bien noter qu'au poinf de vue de la diffusion des idées françaises en Angleterre , problème capital dans l'histoire littéraire de nos voisins, il importe médiocrement que les écrits les plus goûtés chez eux fussent composés par des Français sujets du roi de France ou par des Français sujets du roi d'Angleterre; il importe médiocrement que ces idées aient passé la Manche apportées par des poètes ou apportées par des manuscrits ; ce qui importe c'est de constater que des œuvres d'un genre nouveau furent effectivement populaires, grâce à la Conquête dans la grande île , et que de ce fait résulta une transformation profonde dans la tournure d'esprit et dans l'idéal esthétique des habitants du pays. Quelles furent donc ces idées et quelle fut cette littérature?

Cette littérature ne ressemblait guère à celle qu'avaient aimée les vaincus. Autant celle-ci était monotone,

126 LKS LETTRES FRANÇAISES.

autant l'autre est variée, multicolore, surabondante. Comme les conquérants eux-mêmes, la littérature qu'ils produisent, ou encourag-ent, ou simplement admirent est à fois pratique et romanesque. Elle compte, avec une foule d'écrits utiles, une multitude de récits charmants dont les auteurs n'ont d'autre intention que de plaire.

Les écrits utiles sont ces traités soi-disant scientifiques où l'on enseigne- tout ce qui se peut apprendre, y compris la vertu, Images du monde. Petite philosophie, Lumière des laïques. Secret des secrets ', etc. ; ou ces chroniques qui servirent si efficacement les vues politiques des conquérants ; ou encore ces ouvrages pieux qui enseignaient aux hommes le chemin du ciel.

Les principales œuvres historiques sont, comme on a vu, celles que rimèrent au douzième siècle Gaimar, Wace et Benoit de Sainte-More, récits de plus en plus ornés à mesure qu'on avance dans le siècle, avec des digressions dans tous les sens, des descriptions à perte de vue, en vers courts et clairs, au tintement de clochettes. Le style est limpide, simple, coulant, facile : on dirait de grands fleuves sans digues, couvrant d'im-

1 Exemples : la Petite Philosophie, en vers français, « abrégé de cosmographie et de géographie », Romania, t. XV, p. 255; la Lumière des laïques, par Pierre de Peckham ou d'Abernun (Anglo-normand, treizième siècle), aussi en vers français, ibid., p. 287; l'Image du monde, treizième siècle, très populaire en Angleterre et en France et dont on connaît « environ 60 mss. », ibid., p. 314 ; la traduction française par Geoffrey de Waterford. Irlandais du treizième siècle, du Secret des Seo-e^s, étrange compilation attribuée faussement à Aristote (V. Histoire littéraire de la France, t. XXI, p. 216); traductions diverses d'ouvrages de l'antiquité, livres sur les l)ropriétés des choses, ouvrages de droit tels que les Instilutes de Justinien mises en vers français par le Normand Richard d'Annebaut, et que la Coutume de Normandie, traduite de même en vers par Guillaume Chapu, autre Normand, tous deux du treizième siècle

Page 1