‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 62 sur 239 · L'ESPRIT FRANÇAIS DANS LE ROLAND · texte numérisé non relu

L'ESPRIT FRANÇAIS DANS LE ROLAND

qu'on n'y trouvât bien toujours à qui combattre'. » Les conquérants de l'Angleterre sont des hommes complets; ils ne sont pas seulement vaillants, ils sont instruits; ils ne s'intéressent pas seulement au passé immédiat de leur race ; ils s'intéressent encore au passé lointain des peuples civilisés; ils se font raconter par leurs poètes les héros de la Grèce et de Rome, et d'immenses œuvres envers sont consacrées à ces personnages afin de chasser l'ennui de la grand' salle des châteaux. Ces poèmes forment tout un cycle ; Alexandre y domine, comme Charlemagne dans le cycle de France, et Arthur dans le cycle de Bretagne. Les poètes qui écrivent sur ces guerriers fameux s'appliquent à satisfaire à la fois les goûts contradictoires de leurs patrons pour les merveilles et pour la vérité. Leurs œuvres sont des recueils de prodiges certifiés. Ils sont unanimes à écarter les récits d'Homère ; qui ne contiemient pas assez de miracles pour leur plaire , et , mal préparés par suite à l'indulgence, ils les rejettent comme apocryphes. Sans doute, dit l'un d'eux , Homère fut « clerc merveilleux » , mais il ne faut pas croire à ses récits :

Car bien savons, sans nul espoir, Qu'il ne fut plus de cent ans né Que le grand host fut assemblé -.

En revanche , le pire faussaire d'Alexandrie obtient la confiance de nos poètes ; ils lisent avec admiration, dans de vieux manuscrits, un journal du siège de Troie, et les vieux manuscrits disent que ce précieux travail est

' Frois>art, édition Liice. t. I.p. 212.

2 Roman de Troie, ms. fr. 60, à la Bibliolhèque Nationale : LiRoumans de Tiebes qui fa racine de Troie la (jrant. — Uem toute l'histoire de Troie la grant, etc., fol. 42.

l'œuvre de Darès le Phryg-ien; l'ouvrage a sa contrepartie, exécutée dans le camp des Grecs, par Dictys de Crète. Aucun doute ne leurtra verse l'esprit, et voilà pour eux des documents authentiques. Pour Alexandre, ils ont un texte plus précieux encore : c'est le Pseudo-Callisthènes , composé en grec à Alexandrie , dont on possède une version latine du quatrième siècle, et pour lequel ils sont d'autant mieux disposés que c'est un long récit do merveilles et d'aventures prodigieuses'. Pour l'histoire de Thèbes, faute de mieux, ils se contentent de Stace et. pour celle de Rome, de Virgile, de ce Virgile qui peu à peu devint dans la légende un enchanteur , le Merlin du cycle de Rome. Virgile avait, croient-ils, pouvoir sur les puissances des ténèbres ; car il était descendu aux enfers ; personne en conséquence ne s'étonna de voir Dante le choisir pour guide.

Ce que voulaient tous ces poètes, c'était un certificat initial d'authenticité. Une fois qu'ils l'avaient, ils ne se gênaient plus; après avoir blâmé Homère et invoqué Darès, ils se sentaient à l'abri du soupçon, prenaient de toutes mains et inventaient à leur tour. Tel incident du roman d'Alexandre , l'histoire des jeunes filles de la forêt qui s'enfoncent dans le sol à l'hiver et reparaissent au printemps en forme de fleurs, n'est pas dans Callisthènes; elle est d'origine orientale; on la retrouve dans Edrisi. Faute de mieux et sans s'embarrasser de noms propres, les auteurs souvent se référèrent aux « livres latins » , sans plus, et tel était le renom de Rome que le lecteur n'en demandait pas davantage.

' Alexandre le Grand dans la Littérature française du moyen âge, l. Il, p. 182, p. Paul Me>er. Paris, 1886, 2 vol. 8», 1. 1, texte»; t. U, histoire de la légende.

CYCLE DE ROME. 13r>

Inutile de dire que les mœurs et les costumes n'étaient pas mieux observés que la vraisemblance ; tout dans ces poèmes était véritablement traduit; non pas seulement le lans-ase des anciens , mais leurs habillements , leur civilisation, leurs idées. Vénus devient une princesse ; les héros sont des chevaliers et leurs costumes sont tellement à la mode du jour que nous nous en servons pour dater les poèmes. Les miniatures sont conformes au récit ; des moines tonsurés portent Achille en terre : ils ont des cierges à la main, La reine Penthésilée, « preue et hardie et belle et sage ». chevauche à califourchon, les talons armés de grands éperons rouges'. OEcUpe est fait chevalier; Enée consulte ses « barons ». Cette conception de l'antiquité se prolongea jusqu'à la Renaissance, et même, au théâtre . bien au delà; Auguste, sous Louis XIV, portait une perruque « in-folio » et madame Hartley. au di\-huitième siècle, jouait sur la scène anglaise Cléopàtre en paniers.

C'est d'après ces idées que furent rédigés en français , pour les conquérants d'Angleterre, l'immense Roman de Troie, de Benoit de Sainte-More (où pour la première fois sont racontées dans notre langue les amours de Troïlus et de Cressida), le Roman de Thèbes, écrit vers 1150, le Roman d'Éneas rédigé à la même époque, l'Histoire d'Alexandre ou le « Roman de toute chevalerie », par Eustache ou Thomas de Kent qui écrivit, au commencement du treizième siècle , cette vaste compilation, l'une des plus longues et des plus plates qui soient; le Roman dipomedoa et le Roman de Prothesilaus,parHue de Rotelande, composés avant 1191, et beau-

' Ms. de Benoit de Sainte-More; Ms. fr. 782. à la Bibliothèque Xationale, fol. 151, 155, 158.

coup d'autres encore ' : tous romans fabriqués pour des gens de loisirs, se plaisant aux longues descriptions, aux aventures prodigieuses , aux enchantements , aux transformations, aux merveilles. Alexandre s'entretient avec des arbres qui lui prédisent l'avenir ; il boit à la fontaine de Jouvence ; il entre dans un tonneau de verre éclairé par des lampes et se fait descendre au fond de la mer où il voit les ébats des monstres marins ; son armée est attaquée par des bêtes féroces qui ne redoutent pas les flammes et qui viennent s'asseoir dans les feux allumés pour les faire partir. Il met le cadavre de l'amiral qui commandait à Babylone dans un cercueil de fer que quatre pierres d'aimant retiennent à la voûte. L'imagination des auteurs se donne libre carrière; leurs romans sont des opéras; à chaque page une merveille et un changement de scène ; ici les nuages du ciel , là le fond de la mer. J'en écris plus que je n'en crois, « equidem plura transcribo quam credo, » disait déjà Quinte-Curce^. De même qu'ils avaient fait curieusement le tour de leurs nouveaux domaines, s'appropriant le plus de terres possible , les conquérants firent le tour des litté-

' IJenoit de Sainte-More, poète de la cour d'Henri H, écrit son Roman de Troie vers 1160 (G. Paris); ce roman a été publié par Joly, Paris, 1870, ?. vol. 4°. — Le Roman de riièbes, p. p. L. Constans, Paris , 1890, 2 vol. 8»; faussement attribué à Benoit de Sainte-More; imité indirectement de la Thébalde de Stace. — Éneas, texte critique, p. p. J. Salvedra de Grave i Halle , Biblioiheca Xormannica , 1891 , 8°; attribué aussi et probablementà lort à Benoit; imité de rÉ/icVf/e. — L'immense Roman d'Eiislache ou Thomas de Kent est encore inédit; l'auteur s'inspire du roman en « alexandrins » de Lambert leTortetd'Alt'xandre de Paris, XH' siècle, éd. Miclielant, Stuttgart, 1846. — Les romans d'Huc de Rotelande (Rliuddlan en Flintsiiire';") sont de même en vers français et furent composés entre 1176-7 et 1190-1 ; Ward Catalogue o( Ms. Homunccs, 1883, pp. 728 et s.; Ipomcdon, éd. Kôlbing et Koschwilz, Breslau, 1889, 8°; le Prolhesilaus est encore inédit.

- Liv. IX, chap. H.

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