‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 64 sur 239 · ARTHUR, GEOFFREY DE MOXMOUTH · texte numérisé non relu

ARTHUR, GEOFFREY DE MOXMOUTH

Afin de mieux établir son autorité, Geoffrey avait eu soin d'invoquer lui-même une source authentique et mvstérieuse, un certain li^Te breton dont on n'a jamais trouvé la moindre trace et que lui aurait donné son ami Walter, archidiacre d'Oxford. Fort de cette garantie que nul ne pouvait contester, il termine son histoire par un défi moitié sérieux, moitié plaisant , aux chroniqueurs professionnels de son temps : « Je défends à Guillaume de 3Ialmesbury et à Henri de Huntingdon de parler des rois bretons, puisqu'ils n'ont pas eu entre les mains le livre que Walter, archidiacre d'Oxford, m'a apporté de Bretasne. » Cervantes ne parle pas plus sérieusement de Cid Hamet ben Engeli.

La fortune du livre était faite ; elle fut prodigieuse ; quelques historiens protestèrent : autant eût valu protester contre Darès 1 Giraud le Cambrien cria à l'imposture et Guillaume de Newbury s'indigna de l'attribution à Arthur d'exploits supérieurs « à ceux des Macédoniens et des Romains ». Les copies de VHistoria regiim se multiplièrent tellement que la bilîliothèque du british Muséum en possède à elle seule trente-quatre. Le chroniqueur attitré des rois angevins, Wace , la traduisit en français vers 1155, ajoutant diverses légendes négligées par Geoffrey et notamment celle de la Table Ronde 1. Elle fut mise en vers latins, en alexandrins français , en prose galloise ; aucun honneur ne lui fut refusé. De ce temps, date la fortune littéraire d'Arthur, Merlin, la fée Mors-ane, Perceval. Tristan et Iseult, Lan-

1 Le Roman de Brut, éd. Le Rjux de Lincy, Rouea , 1836-38, 2 vol. 8". Voir Paul Meyer, De quelques chroniques anglo-normandes qui ont porté le nom de Brut, Paris, 1878, Bulletin de la Société des aiiciens Textes français.

celot et Gueiiièvre . dont les exploits et les amours ont été chantés de siècle en siècle, jusqu'à Shakespeare, jusqu'à Swinburne et Tennyson.

Les plus beaux poèmes que le moyen âge leur consacra furent composés en Angleterre, et notamment le plus charmant de tous, le poème de Tristan ', ce Tristan que Dante plaçait, avec Hélène de Troie, dans le groupe des amoureux : « Je ^is Hélène à cause de qui se succédèrent tant d'années de malheur, et je \'is le grand Achille... Paris et Tristan w La jeunesse de Tristan s'était passée dans un château de Bretagne, au bord de la mer; un jour un bateau norvégien, rempli d'étoffes et d'oiseaux de chasse , aborde devant les murs. Tristan vient pour acheter des faucons; il s'attarde à jouer aux échecs avec les marchands; l'ancre est levée et le na^*ire emporte Tristan. Une tempête jette le bateau à la côte de Cornouailles et le jeune homme est conduit au roi Marc; des harpeurs se faisaient entendre; Tristan se rappelle les lais bretons, prend la harpe , et sa musique est si douce que « maint cour-

1 Le plus ancien poème oii fuient réunis les vieux chants sur Tristan fut rédige en Angleterre, en français, par Rérou, vers 1150; une autre version française par Thomas, autre Anglo-Xormand, fut écrite vers 1170; on n'a que dos fragments de ces poèmes; celui de Chrestien de Troyes sur le même sujet est perdu. On peut toutefois reconstituer le récit de Thomas « au moyen d'une triple version allemande (par Gotfrid de Strasbourgincomplète), norvégienne (en prose, vers 1225. lidèle, mais abrégée) et an glaise (quatorzième siècle, très altérée) ». G. Paris, la Littérature française au moyen inje, Paris, 1890, 2« éd., p. y 4.

Textes : The poetical Romances of Tristan in French . in Anglo-yorman. and m Greeli,\*. p. Francisque Michel. Londres. lS35-3rt, 3 vol. 8''. — Die yordischc und die Englisckc Version der Tristan-Sage, p. p. E. Kôlbing, Heilbronn. 1878-83. 2 vol. 8°: vol. I, Tristrams Saga ok Isoudar fprose norvégienne ; vol. II, Sir Tristram (vers anglais;. — Gottfried von Strassburg Tristan, p. p. Iteinhold Bechstein, Leipzig, 1869, 2 vol. 8" (vers allemands).

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