‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 66 sur 239 · TRISTAN ET ISEULT · texte numérisé non relu

TRISTAN ET ISEULT

La chasse du roi Marc passe près de la grotte et, par Fouverture du sommet, il aperçoit celle qui avait été « le printemps de sa vie, en ce moment plus belle que jamais... sa bouche, son front, tous ses traits étaient j^i remplis de charme que Marc fut séduit et que, pris de désir, il aurait volontiers, sur ce visage, mis un baiser... Une couronne de trèfles était tressée dans les cheveux dénoués... Lorsqu'il ^dt que le soleil d'en haut, par la lucarne, laissait tomber un rayon sur le visage d'Iseult, il craignit que le teint de ce ^•isage ne fût flétri. Il prit des herbes, des fleurs, du feuillage, avec lesquels il ferma l'ouverture, puis bénissant la dame, il la recommanda à Dieu et s'éloigna en pleurante »

Une dernière fois les amants sont séparés, cette fois pour jamais. Les années passent; Tristan se rend fameux dans le monde par ses exploits. Il est sans nouvelles de son amie, oublié sans doute. Il épouse une autre Iseult. Blessé à mort, il pourrait être guéri par la reine de Cornouailles et, malgré son mariage et le temps écoulé, il lui fait demander de tout cpiitter et de venir le rejoindre en Bretagne. Le bateau aura une voile blanche si Iseult re\dent et une voile noire si elle a refusé. Iseult aime toujours, au premier mot elle part; mais des tempêtes s'élèvent, puis un calme plat survient; Tristan sent la vie lui échapper avec l'espérance. Enfin le navire approche et la feriime de Tristan le voit sur la plage avec sa voile blanche. Elle avait surpris le message de Tristan; elle rentre; elle ment, et annonce une voile noire. Tristan arrache le pansement de sa blessure et meurt. Quand la vraie Iseult débarque, le

* Boserl, rP- 62, G8, 72, 82.

plas tinte dans les clochers de Bretagne ; elle se précipite, le corps était déjà froid; elle meurt à ses pieds. On les enterra dans la même église, chacun à un bout de l'église ; de la tom])e de Tristan sortit une vigne et de la tombe d'Iseult un rosier, et les rameaux enlaçant les colonnes, se réunirent sous les voûtes. Le « boivre » enchanté était plus fort que la mort.

Dans les anciens récits épiques, l'amour n'était rien; ici il est tout, et la femme, qui n'avait aucun rôle, a désormais le premier ; les exploits militaires ne sont plus qu'un moyen de gagner son cœur; le gazon a recouvert la vallée sanglante de Roncevaux qui maintenant s'émaille de fleurs ; la vraie amante de Roland, Durandal, est montée au ciel et n'en descendra plus. Les nouveaux poètes ont pris le contre-pied des anciens. Religion, vertu, patrie ne sont plus rien; l'amour les brave, bien plus les remplace ; il est une religion, une vertu, une patrie. Les amis de Marc qui l'avertissent sont des traîtres et des félons, voués au mépris, comme jadis les Ganelons traîtres à douce France. C'est mériter le ciel que d'être amoureux, c'est vivre en saint et pratiquer la vertu. Cette thèse, établie au douzième siècle par les conteurs du cycle breton, a survécu et on la retrouvera dans YAstrf'e, dans Byron et dans Musset.

Ces récits se multiplient et leur caractère mondain, courtois, amoureux, s'accentue. Déjà la femme joue le même rôle que dans le roman paru hier. Un regard ouvre le paradis aux chevaliers d'Arthur ; ils voient dans xm sourire tout l'enchantement qu'il nous plait à nous-mêmes, les >ivants d'aujourd'hui, d'y découvrir. Un mot d'adieu banal de la femme qu'ils chérissent se transforme à leurs oreilles et ils l'enferment dans leur

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