LA RELIGION DE L'AMOUR
Ame comme mi talisman. Qui n'a pas chéri de talismans pareils? Lancelot rappelle le passé à la reine Gucnièvre : « Et vous dites : allez à Dieu, beau doux ami. Ne onques puis du cœur ne me put ce mot issir. Ce fut le mot qui prude homme me fera si je jamais le suis; car onques puis ne fus à si grand meschef que de ce mot ne me souvenist. Ce mot me conforte en tous mes ennuis; ce mot m'a toujours garanti et gardé de tous périls...
— « Par foi, fait la reine, ce mot fut de bonne heure dit, et béni soit Dieu qui dire me le fit. Mais je ne le pris pas si acertes comme vous fîtes. A maint chevalier l'ai-je dit, là où je ne pensai fors du dire seulement 1 . »
Après avoir été une sainte, la femme aimée devient une déesse; ses désirs sont des arrêts, ses caprices incompréhensibles des lois dont le mystère ne doit pas être discuté ; des règles d'amour de plus en plus dures sont imposées aux héros; ils sont tenus de pâlir à la vue de leur bien aimée; Lancelot aperçoit un cheveu de Guenièvre et le voilà près de s'évanouir; ils observent les trente et une règles établies par André le Chapelain pour guider le parfait amant - ; après avoir été un accessoire, puis une passion irrésistible, l'amour,
' Ms. fr. 118, à la Bibliothèque Nationale (quatorzième siècle) fol. 219. L'histoire de Lancelot a été racontée envers et en prose dans presque toutes les langues d'Europe, à partir du douzième siècle; une des plus anciennes versions (douzième siècle) était due à un poète anglo-normand. Le [loème le plus célèbre consacré à Lancelot est le Conte de la Charrette de Chrestien de Troyes, écrit entre 11G4 et 1172 iG. Paris, Romania, t. XII, p. 463).
- « Omnis consuevit amans in coamantis aspectu pallescere, » etc. Règles découvertes par un chevalier, sur un parchemin, à la Cour d'Arthur, et énumérées dans le Flos Amoris on De arie honcste amandi d'André le Chapelain (treizième siècle); Romania, L XII, p. 532.
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quo les poètes croient encore grandir, ne sera bientôt plus qu'un cérémonial. Dès le roman de Lancelot, on touche à la déraison; l'honneur militaire ne compte plus pour le héros ; Guenièvre par caprice lui prescrit de se comporter u au pis ». Lancelot, sans hésiter ni comprendre, se couvre de honte. Chaque romancier successif renchérit et ajoute ; on arrive à des compositions immenses, à des chapelets d'aventures sans lien visible, à des héros si uniformément surprenants qu'on ne s'intéresse plus du tout à eux; le rosier de Tristan s'enlaçait aux colomies, la colonne manque maintenant et les festons de fleurs rampent sur le sol. Tristan nous annonçait Musset, Guenièvre fait prévoir Cervantes ; elle est moins près d'Iseult que de Dulcinée.
En attendant, les jongleurs des douzième et treizième siècles, jouissent de leur succès et de leur renommée ; ils se multiplient ; on les accueille dans les châteaux, on les écoute sur les places , on transcrit leurs histoires dans des manuscrits de plus en plus magnifiques. Ils célèbrent, en Angleterre comme en France, Gauvain « le chevalier aux demoiselles », Ivain « le chevalier au lion » ; Merlin, Joseph d'Arimathie ; Perceval et la quête du mystérieux Graal, et tout le reste des chevaliers de la Table Ronde ^
' Sur ces romans, voir Histoire littéraire de la France, t. XXX, art. de G. Paris; sur les mss. qu'en possède le Rrilish Muséum et provenant en majeure partie d'anciennes bibliothèques anglaises, voir Ward, Catalogue of Ms. Romances. 1883 (sur Merlin, pp. 278 et s.; sur les prophéties qui en dérivent et notamment celles de Thomas of Erceldoune, p. 328; ces dernières prophéties, écrites en anglais, ont été p. p. Alois Brandi : Thomas of Erceldoune, Berlin, 1880, 8^, Sammlung Englischer Denkmiiler.)