MARIE DE FRANCE. CHANSONS
rois possédaient maintenant des États si étendus que les sources de la poésie française, poésie du nord et du midi, poésie lyrique du Poitou et du Maine, jaillissaient au cœur de leur empire '. Leurs sujets d'outre-Manche connurent de deux manières ces poésies : d'abord, parce que beaucoup d'entre elles furent transportées dans File; ensuite, parce que beaucoup d'Anglais, comme soldats, clercs, ménétriers, messagers, séjournèrent à la suite du roi dans les régions où naquit plus abondamment que partout ailleurs la chanson française ~. Ils purent ainsi se familiariser avec les « reverdies » , chansons de mai où l'on célèbre le printemps, les fleurs, les libres amours ; les « caroles » ou chansons à danser ; les « pastourelles » dont les héroïnes sages ou folles sont des bergères ; les « disputoisons », genre auquel appartient la célèbre chanson des « transformations » recueillie par Mistral et mise en musique par Gounod dans Mireille; les chansons d'« aube » où Ton entend les plaintes des amoureux cpie le matin sépare et où, longtemps avant Shakespeare, les Jubettes du temps d'Henri II disaient à leurs amants : non ce n'est pas le jour, « l'alouette nous ment » ^. Dans
1 Gaston Paris; Critique des Origines de la poésie lyrique en France par Jeanroy; Journal des Savants, 1892; tirage à part, p. 27.
- Un fait montre la fréquence de l'intercourse, sur le continent, entre les Français de France et les gens de langue anglaise séjournant dans notre pays : c'est la familiarité avec cette langue que montrent les auteurs français de plusieurs branches du Roman de Renart(douzième et treizième siècles^ et les caricatures qu'ils font de ces étrangers, caricatures qui n'eussent amusé personne si les originaux n'eussent été bien connus de tous (.Branches I", XIV, édition Martin.)
•' Sur les chansons rédigées en français et sur leurs diverses catégories, voir Jeanroy, Origines de la poésie lyrique en France au moijen âge, Paris, 1889, 8", et les articles de Gaston Paris dans le Journal des Savants, 1891-2. Pour les chansons françaises composées par des Anglo-Kormands,voir3/e7rtH(7es de poésie anglo-normande, p. p. P.Meyer, Romania.
ces chansons, les femmes sont minces et souples; elles sont plus douces que les tourterelles; leur visage est tout rose et tout blanc :
Si les fleurs de l'aubépine Fussent aux roses unis, N'en feront couleur plus fine Que n'a ma dame au clair vis'.
Avec la chanson, l'amour sort des châteaux; on le trouve « dans les celliers ou dans les greniers, sous le blé ))-. Il pénètre jusque dans les églises, et tel sermon qui nous est parvenu 3. prononcé en Angleterre au treizième siècle, a pour texte, au lieu dun verset de la Bible, un couplet de chanson :
Belle Aliz matin leva, Son corps vêtit et para...
Pour Dieu, traliez vous en là.
Vous qui n'aimez mie.
Tristan nous a conduits bien loin de Beowulf et Belle Aliz nous mène bien loin du marinier et de l'exilé de la littérature anglo-saxonne. Pour tout résumer d'un mot qui fera comprendre la différence de la seconde époque à la première : sur les lèvres des vainqueurs d'Hastings, l'ode se fait chanson,
1. IV, p. 370; Les Mss. français de Cumhridfje, par le inénie. Fomania, l. .\V.
' Chanson anglo- normande du treizième siècle, Romania, XV, p. 254.
- Romania, t. .W La Plainte d'Amour).
^ Ce sermon dont nous avons le texte latin a été longtemps attribué, a tort, à Steplien Lani^lon. Texte dans \^i iglit, Biographia Britannica, Ang lo-yorman period, Londres, 18iG, p. iiG.