SATIRES ET CARICATURES
Rien ne prête au ridicule comme les sentiments outrés, et aucune race n'eut mieux que celle des conquérants le sens du ridicule. En même temps que leur littérature chevaleresque, ils eurent une littérature railleuse. Ils n'attendirent pas Cervantes pour se moquer; ces êtres variables et multiformes riaient des grands sentiments et les éprouvaient aussi. Ils chantaient la chanson de Roland, et lisaient avec délices un roman où le grand Empereur est représenté se pavanant devant ses barons, la couronne en tête et le glaive au poing, demandant à la reine s'il n'est pas le prince le plus admirable du monde'. A sa surprise, la reine dit non, il y a mieux, il y a le roi Hugon, empereur de Grèce et de Constantinople. Charlemagne va sur le champ vérifier et tranchera la tête à la reine si elle a menti. Il enfourche un mulet; les douze pairs en font autant et, dans cet équipage, la fleur de la chevalerie française se transporte en Orient.
A Constantinople, la ville des merveilles, qui n'était pas encore la ville des mosquées, mais que les dépouilles de Rome et d'Athènes avaient enrichie, où Sainte-Sophie brillait de ses mosaïques intactes , où le palais des empereurs éblouissait le regard par son or et ses statues, les princes français ne peuvent croire leurs yeux. A chaque pas, nouveau prodige; ici des enfants de bronze qui
' Le Pèlerinage de Charlemagne, onzième siècle. On en a un seulms. rédigé en Angleterre au XIIl" siècle, p. p. Koschwilz : Karls des Grossen Reise nuch Jérusalem und h'onslantiaopel, UeUbronn, 1880,8". Cf. Paris, La Poésie française au Moyen âge, 1885, p. 119.
sonnent du cor ; là une salle tournante que la brise de mer fait mouvoir ; ailleurs une escarboucle qui éclaire les appartements la nuit. La reine pourrait bien avoir raison. Le soir venu, ils s'enivrent, et excités par la boisson, ils se livrent dans leur chambre à des gabs ou vanteries qu'un espion entend et note avec soin. Oger le Danois arrachera le pilier qui soutient tout le palais; Roland sonnera du cor d'une telle force que les portes de la ville s'ouvriront d'elles-mêmes ; Aïmer se rendra invisible et cognera la tête de l'empereur contre la table. Menacé et insulté par ses hôtes, Hugon déclare qu'ils accompliront leurs gabs ou paieront leurs mensonges de leur tête.
C'en est trop, et l'auteur change de ton : Dieu permettra-t-il la confusion de l'empereur des Francs, si méritée qu'elle soit? « Vivat qui Francos diligit Christus! » lisaiton déjà dans la loi salique. Dieu prend en mains la cause des siens, non pour leur mérite en cette occasion, mais parce que ce sont des Francs ; par miracle, l'un après l'autre, les gabs sont réalisés; Hugon reconnaît la supériorité de Charles, qui rentre en France, enrichit Saint-Denis de reliques incomparables et pardonne à la reine. Ce poème est exactement contemporain de la chanson de Roland.
Mais il y a mieux encore, et la satire est autrement complète dans le fameux Roman de Renart. Ce roman, dont les branches sont d'époques et d'auteurs divers, fut en partie composé dans les États continentaux des rois d'Angleterre. Il fut construit pièce à pièce, pendant plusieurs siècles, à partir du douzième, comme une cathédrale, chacun ajoutant une aile, une tour, un clocher, un clocheton ; sans se soucier la plupart du temps de faire connaître son nom ; si bien que le poème nous est parvenu, comme les poèmes de pierre des architectes, à peu près