FABLIAUX, EXEMPLA
Au-dessous, au-dessus, autour de ces œuvres de longue haleine, l'innombrable légion des dits satiriques, fabliaux, contes à rire. Eux aussi passèrent la mer, ténus, insaisissables, vagabonds, continuant ces migrations si difficiles à connaître, dont les savants de tous les pays ont en vain cherclié les lois. Us suivent tous les chemins, rien ne les arrête ; on passe les monts et on les retrouve ; on passe la mer et ils vous ont précédés ; ils sortent de terre, ils tombent du ciel, le vent les emporte comme le pollen des fleurs, et ils vont s'épanouir sur des tiges nouvelles en des pays inconnus, fleurs épineuses, ou vénéneuses ou parfumées, fleurs de toutes couleurs. Ces fleurs si diverses se retrouvent toutes ensemble dans les jardins les plus divers, au flanc des monts les plus sauvages, le long des sentiers les plus déserts, landes de Bretagne ou d'Ecosse, parcs royaux, jardins de couvents.* Au commencement du septième siècle, le grand pape saint Grégoire sème ses œuvres (^iExeinpla, disant : « Certains sont plus excités à l'amour de la patrie céleste par les histoires que par les sermons -; » et dans les jardins des monastères , de siè-
Renart dans un arbre, etc.) ; de miniatures : Ms. 10 E. IV au Britisii Musaum (dessins anglais duconimencement du quatorzième siècle) ; de mss : Ms. fr. 12583 à laBiijliolhèque Nationale : « Cest livre est à Humfrey duc de Gloucester, liber lupietvulpis »; il sagit du fameux duc qui légua, au quinzième siècle, sa bibliothèque à Oxford. Ex. de traduction anglaise d'une branche du roman : Of the Vox and the Wolf, p. p. Wright, Sélection of latin stories, Percy society, temps d'Edouard I"", voir infra, pp. 228 et 322. A la Renaissance Caxton imprima Tliystonje ofReynard the foxe., 1481, réimprimée par la Percy Society, éd. ïhoms, 1844, 8".
Le ms. de la Hibliothéque nationale qui a servi de base à l'édition Martin offre « en quelque sorte un mélange des dialectes normand et picard. Les voyelles portent en général le caractère normand ou même anglo-normand ». Roman de Renart, t. I, p. 2.
1 V. mes Contes à rire et la Vie des Recluses; Romania, 1895.
- Patrolocjie de Migne, t. LXVVII, col. 153, Dialogorum lib. I, Prol.
clo en siècle, poussent des floraisons de plus en plus mélangées. On les coupe, on les conserve comme en des herbiers; on fait des recueils où les prédicateurs viendront puiser; aux récits de miracles sont mêlés des récits d'aventures scabreuses. A partir du treizième siècle, un moyen de diffusion, visible celui-là et notoire, s'ajoute aux autres : outre les ménestrels, les frères errants maintenant colportent les contes en tous pays; c'est un des procédés dont ils se servent pour se faire bienvenir. On rit à leurs sermons, le succès de leurs fables encourage leurs rivaux à les imiter ; les conciles inter\dennent mais en vain et renouvellent jusqu'après la Renaissance la défense « de provoquer les éclats de rire, à la manière des bouffons éhontés, par des contes ridicules et des histoires de vieilles femmes K » Dante avait protesté de même, Wyclif aussi, sans plus de succès que les conciles : « C'est ainsi, disait Dante, que les brebis ignorantes reviennent du pâturage, nourries de vent... On prêche des bons mots et des bouffonneries... C'est avec cela que s'engraisse le porc de saint Antoine et que s'engraissent d'autres encore, pires que des porcs - 1 » Mais les recueils succédaient aux recueils et l'on y donnait place à des histoires scandaleuses comme l'histoire de la Chienne qui pleure, venue, celle-là, certainement de l'Inde, et qu'on retrouve partout, en Ita-
1 Concile de Sens, 1528, dans The Exempta or illustrativc storics from the Sermoues Vulgares of Jacques de Vilry, p.p. Crâne, Londres, 1890, 8'^, p. Lxix. Le recueil de sermons avec exemi>les de Jacques de Vitry, né vers 1180, niorl vers 1239, fut un des plus populaires et est un des plus curieux.
2 ?i clie le pecorellc, ctie non sanno,
Tornan dal pasco pasciute di vcnto...
Ora si va con motti, e con iscede A prcilicaie...
CONTES GROSSIERS, REALISME. 159
lie, en France, en Angleterre, clans les collections de fabliaux, dans les recueils de sermons, et même au théâtre '. Les Français installés en Angleterre y introduisirent le goût des joyeuses histoires de roueries et duperies, de mésaventures de toute sorte, de maris jaloux, trompés, battus, contents; déjà il plaisait à leur esprit taquin et railleur, ami des généralisations , de se représenter eux-mêmes comme une race perdue de ^ices , sans foi, sans croyance, sans honneur. On proteste, ils insistent , ils s'acharnent; les preuves et les exemples surabondent; ils sont convaincus, ils convainquent; on a appelé depuis, en notre âge de systèmes, ce grossissement des détails abjects, du réalisme. Si la patrie des contes est « non pas où ils sont nés, mais où ils sont bien- », il faut reconnaître que nulle part ils ne se sont trouvés mieux qu'en France ; ils y atteignirent le comble de leur prospérité ; l'esprit qui les inspira n'a nullement disparu; on le retrouve partout, encore aujourd'hui, sur les places et dans les rues, dans les journaux, le théâtre, le roman. Et il sert comme autrefois à nous faire condamner par qui ne veut voir et qui ne veut comprendre, par tous les juges que cette jonglerie de l'esprit français
Di questo ingrassa ilporco sant' Antonio. Ed aliri assai. che son peggio che porci, Paganrio di moneta senza conio.
[Paradiso, chant XXIX.)
' Se trouve notamment dans Jacques de Viîrv, ibid., p. 105 : « Audivi de quadam vetuiaque non poterat inducereq-iandam matronam ut juveni consentiret. » Voir infia, p. 463.
- Bédier, les Fabliaux, Paris, 1893, 8", p. 241. Définition : « Les fabliaux sont des contes à rire, en vers. « Ibid., p. 6. Principaux recueils trançais : Fabliaux et coules des poètes français, p. p. Barbazan et Méon, Paris, 1S08, 4 vol. 8° ; Montaij;lon et Raynaud, Recueil rjcnéral et complet des fabliaux, Pari?, 1872, 6 vol. 8\
éblouit, et dont la sentence est ainsi rendue commode par un accusé qui « avoue ». Mais juges et accusés oublient que, à côté du réalisme des fabliaux, il y a le réalisme de la Chanson de Roland, non moins réel, peutêtre plus; cette chanson que maintes fois, de siècle en siècle, on a chantée de nouveau sur le sol de France et Tç- IJ.V. L\\ action. Du Guesclin l'a chantée à sa manière, et Corneille aussi.
Sur la môme table, on trouve la Terre et Grandeur et Servitude; dans la même salle, le même ménestrel, représentant à lui seul toute la bibliothèque du château, disait jadis la honteuse histoire de Gombert et des deux clercs, faisait des tours de couteaux et chantait Roland :
Je sais contes, je sais fableaux.
Je sais conter beaux dits nouveaux...
Je saisie fableau du Denier...
Et de Gombert et de dame Erme...
Je sais [bien] jouer des couteaux.
Et de la corde et de la fronde
Et de tous les beaux jeux du monde.
Je sais bien chanter à devis,
Du roi Pépin de Saint- Denis...
De Charlemagne et de Roland
Et d'Olivier le combattant ;
Je sais d'Ogier, je sais d'Aymon '.
Toute cette littérature passa la Manche avec les Français conquérants; Roland vint en Angleterre, /?enart aussi; Gombert aussi. Ils contribuèrent à transformer l'esprit des vaincus, et les vaincus contribuèrent à transformer la descendance des vainqueurs.
1 Des deux bordeors ribauz, dans Montalglon et Raynaud, Recueil général, t. I, p. il.