ROLE DES PRELATS
l'éloge et le blâme ; ils avaient sur le commun peuple l'influence qu'a eue depuis « l'imprimé « . Hugues de Nunant, évêque de Coventry, accuse Guillaume de Longchamp, évèque d'Ely, chancelier du royaume, dans une lettre que nous avons, d'avoir inspiré les vers — on pourrait presque dire les articles — que des jongleurs venus de France et payés par lui allaient débitant sur les places, « in plateis » : non sans effet, « car déjà, selon l'opinion publique, nul ne lui était comparable dans l'univers » ^
Rien qui donne plus l'impression du temps écoulé et de la transformation des mœurs que le tableau de ce tournoi religieux et guerrier dont l'Angleterre fut le champ sons Richard Cœur de Lion et dont les héros furent tous des prélats, savoir : ces mêmes Guillaume de Longchamp, évêque d'Ely et Hugues de Nunant, évêque de Coventry; puis Hugues de Puiset, évêque de Durham, Geoffrey Plantagenet, archevêque d'York, etc.
Hugues de Puiset, descendant des Puiset, vicomtes de Chartres, petit-fils du Conquérant, cousin du roi Richard, évêque palatin de Durham, porte la cotte de mailles, fortifie ses châteaux, prend d'assaut ceux de ses ennemis, construit des navires , ajoute à sa cathédrale une ravissante « chapelle de la Vierge » et passe à la chasse le reste
jnaediis, in ipso verlice urbis juxta castellum turribus fortissimis eminens, in loco forti fortem, pulchro pulchrum, virgini virgineam construxit ecclesiam; quae et grala esset Deo servientibus et, ut pio tenipore oportebat, invincibilishostibus. »H. de Huntingdon, Historia Angloru7n{i\o\ls), p. 212. 1 « Epistola Hugonis... de dejectione Willelmi Eliensis episcopi, Régis Cancellarii u;dans Hovedeu, Chronica, éd. Stubb>, liolls, t. III, p. 141, sub anno 1191 : « Hic ad augnientum et famam sui noininis, emendicata carmina et rbytbnios adulatorios comparabat, et de regno Francorum cantores et joculatores muneribus allexerat, ut de illo canerent in plateis : et jam dicebatur ubique quod non erat talis in orbe. » Cf. infra, p. 352.
de son temps. Guillaume de Longchamp, son grand rival, petit-fils d'un paysan normand, cvêque d'Ely, chancelier d'Angleterre, s'empare de Lincoln par la force, mène un train de prince, a une escorte de mille cavaliers, ajoute aux fortifications de la Tour de Londres et y soutient un siège. Il est obligé de se rendre à Hugues de Nunant, autre évêque ; il s'échappe déguisé en femme ; on le reconnaît, on l'emprisonne dans une cave, on l'exile ; il excommunie ses persécuteurs ; la fortune lui sourit de nouveau et il recouvre ses emplois. Geoffrey Plantagenet, fils naturel d'Henri II, seul enfant qui resta toujours fidèle au vieux roi, avait rêvé d'atteindre la couronne, mais dut se contenter de devenir archevêque d'York. En cette qualité, il dédaigna de s'allier soit avec Longchamp, soit avec Puiset et fit impartialement la guerre à tous les deux. Longchamp lui interdit de quitter la France ; Geoffrey n'en débarcjue pas moins à Douvres, dont le château était gardé par Richenda, sœur du chancelier. Il monte à cheval et galope vers le prieuré de Saint-Martin; Richenda envoie à sa poursuite, et déjà un des cavaliers de la dame portait la main à la bride de son cheval, quand notre seigneur l'archevêque, chaussé de fer, d'un violent coup de pied déchire le ventre de la monture ennemie qui se cabre et le prélat, se dégageant, atteint le prieuré. Là il est gardé à vue quatre jours, puis arraché de l'autel même et traîné au château de Douvres. Enfin on le libère; on l'installe à York; il part aussitôt en guerre contre son propre clergé, il entre dans la cathédrale quand les vêpres sont à moitié dites ; il les interrompt et les recommence ; le trésorier furieux fait éteindre les cierges, et l'archevêque continue ses psalmodies dans l'obscurité des voûtes. Il excom-
PRELATS GUERRIERS. ÎGO
munie son voisin Hugues de Puiset qui n'en a cure ; il fait détruire comme profanés les calices dont l'évêque de Durliam s'était ser\d. Hugues de Puiset, qui chevauchait encore par les routes, atteint de la maladie qui devait le tuer, meurt plein de jours en 1195, après un l'ègne de quarante-trois ans. Il avait eu plusieurs enfants de femmes différentes : l'un, Henri de Puiset, fit la croisade ; un autre, Hugues, demeuré français, fut chancelier du roi Louis VII ' .
Ces mœurs guerrières ne s'atténuent que peu à peu. Edouard II écrit en 1323 à Louis de Beaumont, évêque de Durham, pour lui faire honte de ce qu'un noble comme lui ne défend pas mieux son évêché contre les Écossais, que s'il avait été un simple marmotteur de prières comme son prédécesseur. Ordre à l'évêque Louis d'aller en armes camper à la frontière-. Dans la deuxième partie du même siècle, Henri le Despencer, évêque de Norwich, taille les manants en pièces à la révolte des paysans et fait la guerre en Flandres pour le compte d'un des deux papes.
A côté de ces batailleurs, des administrateurs, des savants, des saints, tous personnages considérables pour des motifs divers. Ce sont, par exemple, Lanfranc de Pa\ie, ancien abbé de Saint-Étienne de Caen, archevêque de Cantorbéry et réorganisateur de l'ÉgUse d'Angleterre; Anselme d'Aoste, ancien abbé du Bec, également archevêque, canonisé à la Renaissance, inventeur de la célèbre preuve « ontologique » de l'existence de Dieu, paradoxe dont il était réservé à saint Thomas d'Aquin
' V. Stubbs, Introductions à la Chronique de Roger de Hoveden, Londres [Rolls), 1868, 4 vol. 8»; spécialement, t. III et IV. 2 Rymer, fœrferff, III, p. 999.
de démontrer l'inanité ; Gilbert Foliot, Français, évêque de Londres, célèbre par sa science, défenseur d'Henri II ; Thomas Becket, d'origine normande, archevêque et saint, dont la querelle avec Henri II di^dsa l'Angieterre et presque la chrétienté ; Hugues, évêque de Lincoln sous le même roi, d'origine française, et qui fut canonisé ; Stei;hen Langton, archevêque de Gantorbéry, qui contribua autant que pas un des barons d'Angleterre à la signature de la grande charte et présida le concile de Londres, en 1218, où elle fut solenneUement confirmée ' ; Robert Grosseteste ~, fameux pour son savoir et sa sainteté, ses traités théologiques, ses sermons, ses commentaires fur Boèce et Aristote , son goût pour l'art divin de la musique qui, suivant lui, « chasse les démons ». Batailleurs ou saints, tous ces meneurs d'hommes ont, dans leurs difficultés, les yeux tournés vers Rome et vers le chef de l'Église latine.
En même temps que les monastères et à l'ombre de leurs murs, les écoles et les bibliothèques se multi-
' Lanfranc, 1005?-1089, archevêque en 1070, Opéra qux supersunt, éd. Giles, Oxford, 1843, 2 vol. 8°; saint Anselme, 1033-1 109, archevêque en 1093; Œuvres {Monologion, Proslogion, Cur Beushomo, etc.) dans la Patrologie de Mifine, t. CLVIII, CLIX ; Stephen Langton, né vers 1150, d'une famille du Yorkshire, archevêque en 1208, m. 1228.
2 Partisan déclaré des franciscains, censeur énergique de la cour papale, évêque de Lincoln, 1235-53; a laissé des écrits innombrables; jouit d'une immense réputation de savoir et de sainteté. Ses lettres ont été pubUées parLuard: Robcrti Grosseteste Epistolx, Londres, 1861 (Rolls), 8°, V. in, fra, p. 216. Roger Bacon fait un grand éloge de ses savants écrits ajoutant toutefois « quia Grîecum et Ht'braeum non scivit sufficienter ut per se transferret, sed habuit multos adjutores. » Rogeri Bacon Opéra., inedita, éd. lirevver, Londres, 1859 [Rolls], p. 472.
SAINTS ET SAVANTS. m
plient. L'éducation latine de la nation est reprise avec une énergie et une persistance qu'on n'avait jamais vues jusque-là, et cette fois il n'y aura plus de retour à l'ignorance ; à l'abri de la conquête française, la conquête latine est maintenant définitive. Non seulement les livres religieux en latin, psautiers, missels et décrétales sont réunis dans les monastères, mais aussi les classiques anciens. On les aime, on les sait par cœur, on les cite dans ses écrits et même dans la conversation. Un chroniqueur anglais du douzième siècle déclare qu'il rougirait de rédiger des annales à la façon des Anglo-Saxons; il faut renouveler cette manière barbare « et exarata barbarice romano sale condire ' ». Un autre, du même temps, est tellement préoccupé de l'idéal classique qu'il fait prononcer par Guillaume, le jour d'Hastings, une harangue débutant par : « 0 mortalium validissimi ~ ! » Un prélat qui avait été précepteur de l'héritier du trône et mourut évêque palatin de Durham, Richard de Bury^ collectionne les livres avec une passion égale à celle que déploieront les savants italiens du temps des Médicis. Il a des émissaires qui parcourent la Grande-Bretagne, la France, l'Italie pour
' Gesta regum Anglorwm, début de l'ouvrage de Guillaume de Malmesbury.
- Henrici archidiaconi Huntendunensis , Historia Anglorum, éd. Arnold, Londres, 1879 (Rolls), 8°, p. 201.
3 Ainsi nommé de Bury Saint-Edmond, localité près de laquelle il naquit, le 24 janvier 1287. Il était fils de sir Richard Aungerville, chevalier, dont les ancêtres avaient passé en Angleterre à la suite du Conquérant. 11 fut receveur royal en Gascogne, puis chargé de missions à Avignon en 1330 (année où il rencontra Pétrarque) et en 1333. II devint cette même année évêque de Durham, malgré le chapitre qui avait élu Robert de Grayslanes l'historien. Il fut lord trésorier, puis grand chancelier, 1.33i-5. remplit de nouvelles missions sur le continent, suivit Edouard III dans son expédition de 1338 et mourut en 1345.
lui procurer des manuscrits; avec un livre, on peut tout obtenir de lui; Fabbé de Saint-Alban, afin de se le rendi'e propice, lui envoie un Térence, un Virgile et un Quintilicn ; sa chambre à coucher est si encombrée de volumes qu'on peut à peine y marcher '. Sur la fin de sa vie, n'ayant eu qu'une passion, il voulut la décrire, et retiré dans son manoir d'Auckland il composa en prose latine son P fiilohiblon- . Il défend, dans ce court traité, les livres, l'antiquité grecque et romaine, la poésie, avec une émotion touchante ; il est pris d'indignation quand il songe aux crimes de lèse-manuscrit commis journellement par les écoliers qui font sécher, au printemps, des fleurs dans leurs volumss, et à l'ingratitude des mauvais clercs qui installent dans la bibliothèque des chiens ou des faucons ou, pire encore, une « bestia bipedalis » plus dangereuse (( que le basilic ou l'aspic » et qui, découvrant les volumes « insuffisamment dissimulés par la toile protectrice d'une araignée morte » , les condamne à être vendus et changés pour son propre usage en chaperons de soie et en robes fourrées^. La descendance d'Eve continue, pense l'évéque, de toucher mal à propos à l'arbre de toute science.
1 Voir Regislrwn Palatinum Buiielmense, éd. Hardy {Rolls), t. 111, Inlroduclion, p. cxlvi.
- La meilleure édition est celle de E.-C. Thomas, The Philohiblon of Richard de Bury, Londres, 1888, 8« (texte avec traduction anglaise); l'introduction contient une biographie rectifiée et des notes sur les différents mss. Da|)rès sept manuscrits l'ouvrage serait de Robert Holkot et non de Uichard de Bury, mais cette attribution paraît fausse.
' « Occupant ctenim (disent les livres dans Imirs justes plaintes) loca nostra nunc canes, nuncaves, nunc bestia bipedalis, cujus cohabitatio cum clericis velabatur antiquitus, a qua semper, super as[)idcin et basiliscurn alumnos nostros docuimusesse fugiendum. .. Isia nosconspectos in angulo, jam defunctie araneœ de sola tela proteclos... mox in capitogia preliosa... vesleset varias furraluras... nos consulit commulandos », chap. IV, p. 32.