‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 78 sur 239 · RICHARD DE BURY · texte numérisé non relu

RICHARD DE BURY

Quel attendrissement douloureux n*éprouvait-il pas quand il pénétrait dans une bibliothèque de couvent mal tenue ! « Alors, nous nous faisions ouvrir les armoires à livres, les coffres, et les sacs des nobles monastères; et tout surpris de revoir le jour, les volumes sortaient de leurs sépulcres et de leur sommeil séculaire... Quelques-uns, des plus délicats jadis, g-isaient à jamais perdus, dans toutes les horreurs de la pourriture, couverts d'ordures laissées parles rats; eux qui autrefois avaient été vêtus de pourpre et lin étaient étendus, dans la cendre, sous le cilice '. » Le digne évêque a pour les lettres une vénération religieuse, presque antique ; son enthousiasme fait penser à celui de Cicéron lui-même ; personne à la Renaissance, pas même l'illustre Bessarion, n'a fait l'éloge des vieux manuscrits avec une ferveur plus touchante et n'a mieux retrouvé l'éloquence du grand orateur latin lorsqu'il parle des livres dans son Pro Archia : « Grâce aux livres, dit le prélat, les morts me réapparaissent comme s'ils étaient \ivants... Tout se corrompt et tombe en poudi-e par la force du temps ; Saturne ne se lasse pas de dévorer ses enfants, et la gloire du monde serait ensevelie dans l'oubli si Dieu, comme remède, n'avait accordé aux hommes mortels le bienfait des livres... Les livres, voilà les maîtres qui nous instruisent sans verges ni férules, sans réprimande et sans colère, sans la solennité de la robe ni la dépense des leçons. Allez les rejoindre, vous ne les trouverez pas endormis; interrogez-les, ils ne se déroberont pas; si vous vous trompez, pas de gronderies de leur part; si vous êtes ignorant pas de rires moqueurs» '-.

> Chap, VIII, p. 66.

2 Chap. I, pp. 11 et 13.

Ces enseignements et ces exemples produisirent leur fruit; dans l'Angleterre renouvelée, les clercs de langue latine pullulèrent. Il est souvent difficile de distinguer s'ils sont d'origine indigène ou étrangère ; les haines chez eux sont moins vives que chez le reste de leurs compatriotes; la plupart ont étudié, non seulement en Angleterre, mais à Paris; la science les a rendus cosmopolites; la Conquête leur importe moins qu'à d'autres; ils appartiennent avant tout au pays latin, et le pays latin n'a pas souffert.

Le pays latin avait deux capitales, une capitale religieuse qui était Rome et une capitale littéraire qui était Paris : « Car Paris, ainsi comme une mer de sapience, si reçoit de toutes les parties du monde ceux qui à lui viennent et trouve à chacun ses nécessités et gouverne paisiblement; et, comme ministre de vérité, elle donne doctrine et nourriture aux sages et aux fols... Paris surmonte toutes les autres cités, » disait au treizième siècle Barthélemi l'Anglais '. « Quel flot de volupté inondait mon cœur, » écrivait, au siècle suivant, un autre Anglais, le même Richard de Bury, « chaque fois que je pouvais %dsiter ce paradis du monde, Paris I Mon séjour me paraissait toujours bref, tant était grande ma passion. Là des bibliothèques au parfum plus délicieux que des coffrets d'aromates, des vergers de science toujours verts... » ~. L'Université de Paris tint sans conteste, au moyen âge, le premier rang; elle compta parmi ses élèves, des rois, des saints, des papes, des

1 De Proprietatibus Rerum (voir infra, p. 200), traduction de Jean Corbichon (XIV^ siècle). Paris, 1.556, fol., liv. XV,chap. LVII. Cf. l'édition latine de Francfort, 1609, 8°, p. 653.

- Philobiblon, éd. Thomas, cliap. VIII, p. 69. Cf.Neckham, De ^aturisReruni, 1863, Rolls, chap. clxxiv.

Page 1