L'UNIVERSITE DE PARIS
ser en partant, par manière de plaisanterie, la chaire du professeur couverte d'ordures « horribles » . Bien loin d'être ramenés au respect, ces gens trouvaient au contraire un amusement spécial à l'idée qu'ils se livraient à ces menues facéties dans le cénacle de philosophes qui, dit l'ordonnance du sage Charles V, alors régent du Royaume, « doivent être propres et honnêtes et habiter des lieux propres, décents et honnêtes * ».
L'enseignement, dont la logique était l'objet principal, consistait dans la lecture et l'interprétation des livres faisant autorité. « La méthode des expositions est toujours la même. Le commentateur discute, dans un prologue, quelques questions générales relatives à l'ouvrage qu'il expose et il traite ordinairement de ses causes matérielle, formelle, finale et efficiente. Il indique les divisions principales, prend le premier membre de la division, le subdivise, divise le premier membre de cette subdivision, et ainsi, par une série de divisions dichotomiques (se partageant en deux) , il arrive à une division qui ne comprend que le premier chapitre. Il applique à chaque partie de l'ouvrage et à chaque chapitre le même procédé qu'à l'ouvrage entier. Il pousse ces divisions jusqu'à ce qu'il ne comprenne qu'une phrase exprimant une idée complète. )>
Une autre partie non moins importante de l'instruction consistait dans des joutes oratoires ; les maîtres disputaient entre eux et les élèves de même. Dans un temps où le papier n'était pas encore répandu et où le parchemin était précieux, les disputes tenaient lieu de nos devoirs écrits. C'étaient des tournois à armes
1 Mai 1358, Recueil d'Isambert, t. V, page 26.
courtoises; mais, comme dans les tournois, souvent le tempérament l'emportait et on arrivait à la vraie bataille : « On crie à s'enrouer, on se prodigue les grossièretés, les injures, les menaces. On en vient même aux; coups de pieds, aux soufflets, aux morsures * » .
Sous cette discipline, toute rudimentaire qu'elle fût, les esprits d'élite s'affinaient, s'habituaient à la réflexion, s'exerçaient à peser le pour et le contre, approchaient du libre examen; le goût des choses de la pensée était entretenu en eux. Les plus grands génies, qui étaient venus étudier Aristote sur la montagne Sainte-Gene- A^ève, furent toujours fiers de se dire élèves de Paris, mais les esprits étroits en devenaient plus étroits; Us demeuraient, dira plus tard Rabelais, « fous, niais, tout rêveux et rassotés ». Jean de Salisbury, brillant élève de Paris au douzième siècle, eut la cm'iosité de venir voir, après des années d'absence, ses anciens compagnons moins bien doués, « que la dialectique retenait encore sur la montagne Sainte-Geneviève... Je les trouvai, ditil, tels que je les avais laissés, et au même point; ils n'avaient pas avancé d'un pas dans l'art de résoudre nos anciennes questions, ni ajouté à leur savoir la plus petite proposition... Je vis bien alors, ce dont il est facile de se douter, que la dialectique, féconde si on l'utilise comme moyen de parvenir aux sciences, git inerte et stérile si on la prend en elle-même et sans plus pour objet de ses études » ^.
Pendant ce temps grandissaient, aux bords de l'Isis et de la Cam, les Universités, si fameuses depuis, d'Ox-
' Thurot. ibid. pp. 73, 89.
- iJans son Mclalogicus. — Opéra omnia, éd. Giles, Oxford, 1848,
5 vo!.8'^ t. V, p. 81. Cf. Nftkhain, De naluris {Kolls]. p. 311.