POETES LATINS D'ANGLETERRE
le même temps. On l'attribua à Cornélius Ncpos, à la Renaissance même, bien que l'auteur, Joseph d'Exeter, qui avait composé son poème entre 1173 et 1183, l'eût dédié à Baudoin, archevêque de Cantorbéry et qu'il y eût mentionné Arthur, c flos regum Arthurus », dont les Bretons attendaient le retour, « Britonum ridenda fides »'. Joseph connaît les classiques; il a lu Virgile; il suit du mieux qu'il peut les préceptes d'Horace -; à la différence de Benoit de Sainte-More et de ses contemporains, il peint des héros qui ne sont pas des chevaliers, et qui ne sont pas enterrés à leur mort dans des églises gothiques par des moines chantant des psaumes. C'est là, pensera-t-on, un mérite facile; mais à cette époque rien n'était moins commun et en réalité Joseph fut seul à l'avoir.
Dans des poèmes latins d'une inspiration plus moderne, beaucoup d'ingéniosité, d'observation, parfois même d'esprit, parfois simplement de sagesse banale, furent dépensés par Godefroi de AYinchester qui rédigea des épigrammes au commencement du douzième siècle ; Henri de Huntingdon, l'historien, qui en rédigea aussi une série ; Alexandre Neckham, auteur d'un poème sur
• Josephus Exoniensis oii Iscanus, fit avec Baudoin la croisade que celui-ci avait prêchée (prédication dont Giraud le Cambrien a conservé le récit), et consacra à l'expédiliou un poème latin, VAnfiocheide,doi\i'û ne reste que quelques vers. Il suit Darès dans son poème sur Troie, dont le vrai titre est: Phrygii Daretis Iliados [Libri], et qui fut imprimé plusieurs fois à la Renaissance et depuis: Jo$e;)/« Iscani...de Bello Trojano libri auctorirestituti... a Samuele Dreseniio, Francfort, 1620, -i". Le ms. latin 15015 à la Bibliothèque Nationale contient des notes explicatives, du treizième siècle, inédites pour partie, se rapportant à ce poème.
' Il fait le début modeste recommandé par Horace :
Illadum lacrynias, concessaque Pergama fatis, Pr.-clia bina ducum, bis adactam cladibus urbem, In ci n ères querimur.
la sagesse divine; Alain de Tlsle et Jean de Hauteville qui, tous deux, longtemps avant Jean de Meun, firent discourir Nature « de omni re scibili », Gautier l'Anglais .et Eudes de Cheriton, auteurs, aux douzième et treizième siècles, de fables latines^, enfin et surtout par Nigel Wireker, qui écrivit un pittoresque roman en vers sur Burnellus, l'àne à la queue trop courte '.
Emblème du moine ambitieux, Burnellus s'évade de son écurie et veut se pousser dans le monde. Il va consulter Galien qui se moque de lui ^ et l'envoie à Salerne . A Salerne on se moque encore de lui et on l'approWsionne d'élixirs qui lui feront pousser une queue sans pareille. Mais en passant par Lyon, au retour, il se bat avec les chiens d'un méchant' moine appelé Fromond; dans ses ruades furieuses il jette à terre les fioles qui se cassent et le chien Grimbaud lui coupe la
' Anglo-latin satirical poets and epigrammatists of ihe Xlith cenlury, p. p. Th. Wright, Londres, 1872 [Rolls], 2 vol. 8°; contient notamment : Goclfredi prioris epigrammata (V. un éloge de Guillaume le Conquérant, t. II, p. 149); Henrici archidiaconi historix liber undecimus (jolie epigramme iti scipsuin, t. II, p. 163); Alexandri Aechham de Laudibus Divinx Sapientix (le même composa en outre une foule de traités de théologie, science, grammaire, dont le principal est un De naturis Rerum, p. p. Th. Wright avec le De laudibus ; Rolls, 1863); Alani Liber de Planctu Naturx ; Opéra, Anvers, 1654, p. 281 (la nationalité d'Alain est douteuse); Joannis de Allavilla Archilrenius (i. e. l'archipleureur ; lamentalions d'un jeune homme sur son passé, ses défauts, ceux des autres; Nature le reconforte et il épouse Modération; l'auteur était normand et écrivait vers 1184).
Pour les fables latines de Gautier l'Anglais, Eudes de Cheriton, Neckham, etc. voir Hervieux, les Fabulistes latins, Paris, 1883-4, 2 vol. b° (texte, commentaire, imitations).
- Spéculum Stullorum, dans Wright, Anglo-latin satirical poets; ut supra, 1. 1. Nigel (douzième siècle) fut le protégé de Guillaume de Longchamp, évêque d'Ely [supra, p. 168) et remplit des fonctions ecclésiastiques à Cantorbéry.
3 In tilulo caudae Francorum rex I.udovicus
Non tibi praecellit pontiDces\c sui (p. i').
NIGEL WIREKER. 185
moitié de sa queue. Il se vëng-e toutefois de Fromond qu'il noie dans le Rhône et « org-uenant » de sa plus belle voix il fait retentir la vallée d'un « cantique » célébrant son triomphe ^ Que faire maintenant? il ne faut plus songer à la perfection des formes; il brillera par sa science ; il ira à l'Université de Paris, centre des lumières; il deviendra « magister », on le nommera évêque ; le peuple s'inclinera sur son passage : c'est le rêve du Pot au lait.
Il gagne Paris, s'inscrit naturellement dans la nation anglaise, et étudie; au bout d'un an, on lui a enseigné toute sorte de choses, mais il ne sait toujours dire que « va » (semper va repetit); il s'acharne, il se donne la discipline, il suit les cours pendant des années, il en est toujours à <c ya » et reste un âne~. Que faire donc? il fondera une abbaye modèle ; la règle combinera les agréments de toutes les autres; on pourra bavarder comme à Grandmont, faire gras comnae à Gluny, se vêtir chaudement comme chez les Prémontrés, avoir une amie comme en ont les chanoines séculiers; ce sera Thélème avant Rabelais. Mais soudain parait un personnage inattendu, le paysan Bernard, qui depuis longtemps cherchait le vagabond, et, à grands coups de bâton, le magister, l'évêque, l'abbé mitre est ramené à l'écurie.
1 Cantemus, socii: festum celebremus aselli!
Vocibus et votis organa nostra sonent. Exultent asini, loeti modulentur aselli,
Laude sonent celebri tympana, sistra, chori '. (p. 4S.)
- Jam pertransierat Burnellus tempora multa
Et prope complétas septimus annus erat, Cum nihil ex loto quodcumque docente magistro
Aut socio potuit discere prêter ya.
Quod natura dédit, quod secum detulit illuc.
Hoc l)abet, hoc illo nemo tulisse potest... Semper ya repetit, (p. G4.)
A la pratique, les sujets des rois d'Angleterre voulurent joindre la théorie : c'était pousser la témérité un peu loin; ils ne se doutaient pas que les théories saines ne peuvent s'établir qu'aux époques de maturité, et qu'à vouloir les formuler trop tôt, on risque de ne propager autre chose que les règles du mauvais goût. C'est à quoi réussit beaucoup mieux qu'il ne pouvait croire Geoffrey de Vinesauf , au commencement du treizième siècle '. Geoffrey est sur de lui; il joint doctement l'exemple au précepte, il jongle avec les mots; il plane bien haut, au dessus des hommes de bon sens. On appela avec grande raison son ouvrage la Poétique nouvelle, Nova Poetria; et en effet le poème n'avait rien de commun avec celui d'Horace. Il est dédié au pape et débute par des calembours sur le nom d'Innocent ~ ; il se termine par une comparaison entre le pape et Dieu : « Tu n'es ni Dieu ni homme, mais un être intermédiaire que Dieu s'est associé. . . Il n'a pas voulu tout garder pour lui: il s'est réservé le ciel et t'a donné la terre; que pouvait-il faire de mieux » ? ^
Préceptes et exemples sont rédigés dans le même style. Geoffrey enseigne comment on doit louer, blâmer,
i Galfridide Vinosalvo Ars Poetica, éd. Leyser, Helmstadt, 1724, 8°. Il composa d'autres écrits, peut-être un Itinerarium régis Anglornm Richardi 1; teste dans les Renim Anglicarum Scriptor[es] de Gale. 1684 et s., fol., t. II : l'attribution de cetouvrageà Vinesauf est contestée, voir Hauréau, Notices et extraits, t. XXLX, pp. 321 et s.
- Papa stupor mundi, si dixero Papa Nocenli ;
Acephalum nomen tribuam tibi; si caput addam, Hostis erit melri, etc.
3 Nec Deus es nec home, quasi neuter es inler utrumque,
Quem Deus elegit sociura. Socialiter egit Tecum. partitus mundum. Sed noluit unus omnia. Sed voluit tibi terras et sil)i cœlum. Quid potuit nielius? (p. 9o.)