‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 84 sur 239 · L'ART POÉTIQUE DE VINESAUF · texte numérisé non relu

L'ART POÉTIQUE DE VINESAUF

ridiculiser; il donne des exemples de bonnes prosopopées; prosopopées pour les temps heureux : apostrophe à l'Aneieterre g-ouvernée par Richard Cœur-de- Lion (on sait comme il la gouverna bien!); prosopopée pour les temps contraires : apostrophe à l'Angleterre dont le roi (le même Richard) a été tué un certain vendredi :

« Angleterre, tu meurs tout entière de sa mortl., 0 jour lamentable de Vénus! o planète cruelle! ce jour a été ta nuit, cette Vénus ton venin; par elle tu fus Milnérable!... 0 douleur et plus que douleur! 0 mort! 0 féroce mortî 0 mort que n'es-tu morte!... » K Suivent des conseils sur la manière dont il convient de traiter les gens ridicules - : ils A-iennent à propos et on respire, mais on les eût souhaités plus énergiques encore. De tels excès font mieux comprendre la sagesse des règlements d'Oxford prescrivant la simplicité et prohibant l'emphase, surtout si l'on se souAient que Geoffrey n'innovait pas, mais consacrait des usages déjà établis. Avant lui, des hommes d'un goût relativement pur, s'oubliaient à interpeller en ces termes la nuit pendant laquelle Troie fut prise : « 0 nuit, cruelle nuit ! nuit \Taiment nuisible ! trouble, triste, traîtresse, sanguinaire I >i^, etc., etc.

1 Tota péris ex morte sua, mors non fuit ejus, Sed tua. Non una, sed puhlica, mortis origo. 0 Veneris lacrimosa diesl o sydus amarum! 111a dies tua nox fuit et Venus illa venenum, Illa dédit vulnus...

0 dolor! 0 plus (luam dolor! o mors! o truculenta Mors! Esses utinam mors mortua: Quid meministi, Ausa nefas lantuni? (p. 18.)

2 Contra ridiculos si vis insurgere... (p. 21.)

3 Nox, fera nos, vere nox noxia, turbida, tristis, Insidiosa, ferox, etc.

(Joseph d'Exeter, De Bello Trojano, liv. VI, vers 7G0.)

La série des prosateurs latins de cette époque, graves ou facétieux, philosophes, moralistes, satiristes, historiens, savants, romanciers, conteurs est plus remarquable encore en Angleterre que celle des poètes. S'ils avaient pu se douter de l'importance de la langue indigène et renoncer au latin, plusieurs d'entre eux auraient un rang éminent dans la littérature nationale.

Le roman est représenté par Geoffrey deMonmouth qui écrit au douzième siècle sa fameuse Histoj'ia Regum Britanniœ, dontona vu l'iniluence en France et en Angleterre. L'art du conte en prose est pratiqué avec une abondance surprenante, aux treizième et quatorzième siècles, par ces auteurs pieux qui, sous prétexte d'édifier en amusant, commencent par amuser, négligent souvent l'édification et mettent dans leurs recueils tout ce qu'ils savent de légendes, de bons mots et de récits facétieux. L'Angleterre en produisit un grand nombre. Ils ajoutent d'ordinaire une moraUté à leurs récits, mais quelquefois ils l'oublient, ou bien ils écrivent simplement : « Moralise comme tu voudras! » On sent déjà percer dans telle de leurs innombrables histoires lestement tournées, au vif dialogue, l'art du conteur qui paraîtra dans Chaucer, et presque l'art du romancier destiné à prendre, cinq cents ans plus tard, un si grand développement dans l'île anglaise. La curiosité du Celte, réveillée par le Normand, se perpétue en Grande-Bretagne ; on adore les récits. « C'est l'usage, » dit un auteur anglais du treizième siècle,

Page 1