LA PROSE, ROMANS ET CONTES
« dans les familles aisées, de passer les veillées d'hiver autour du feu, à conter des histoires d'autrefois.... » *
Les sujets d'histoires ne manquaient pas. Les dernières recherches ont mis à peu près hors de doute que l'immense Gesta Romanorum, si populaire au moyen âge, fut composé en Angleterre vers la fin du treizième siècle ~. Le recueil du dominicain anglais Jean de Bromyard, rédigé au siècle suivant, est encore plus volumineux ; un chiffre en donnera l'idée : l'exemplaire imprimé conservé à la Bibliothèque Nationale pèse quatorze livres '.
Il y a de tout dans ces recueils, depuis de simples reparties jusqu'à de vrais romans ; on y trouve des fabliaux grossiers, des récits d'adultères où l'épouse légère berne le mari trompé, des nouvelles gracieuses, des miracles de la Vierge. On reconnaît au passage telle fable que, depuis, La Fontaine a rendue célèbre, des fragments du Roman de Renart, des anecdotes tirées de l'histoire romaine, des aventures qui, de transformation en transformation, ont fini par trouver leur expression dernière dans le théâtre de Shakespeare.
Les auteurs prennent de toutes mains; leurs histoires
1 « Cum in hyemis intempérie posl cenam noctu familia divitis ad focum, ut potentibus nioris est, recensondis antiquis geslis operam daret... » Gesta i?o??ia>ion<7?i (version rédigée en Angleterre), éd. Hermann Oesterley, Berlin, 1872, 8°, chap. clv.
- Démonstration d'Oesterley, dans son édition des Gesta, Berlin, 1872. La version originale, selon lui, fut rédigée en Angleterre; sur le continent où elle eut beaucoup de succès, elle fut remaniée et on y ajouta mainte histoire. L'attribution des Gesta à Pierre Bercheur est fausse. Des traductions en prose anglaise furent faites au quinzième siècle : The earUj Encjlish versions of the Gesta Romanorum, éd. Herrta.i^e, Early English Text Society, 1879, 8".
3 Édilioa de Nuremberg, 1485, fol. Doclissimi viri fratris Johannis de Bromyard... Su7nm[a] prxdicantium. Les sujets sont arrangés par ordre alphabétique : Ebrictas, Luxuria, Maria, etc. (7 kilos, 200 gr.).
sont françaises, latines, anglaises, hindoues. On voit toutefois qu'ils écrivent pour des iVnglais, parla fréquence des récits localisés en Angleterre, et par les citations anglaises qui de temps en temps coupent le récit '.
En tournant les feuilles de ces gros ouvrages, on saluera au passage le Loup, le Renard et Tybert le chat; le Meunier, son Fils et FAne; les Femmes et le Secret (au lieu d'œufs il s'agit de « corbeaux extrêmement noirs »); les Rats qui veulent pendre une sonnette au cou du Chat. On reconnaîtra une foule de contes , de fabliaux et de nouvelles plus familiers sous leur forme française, le lai de l'Oiselet 2, la Chienne qui pleure, le lai d'Aristote, les oies de Frère Philippe, le Poirier, l'Hermite qui s'enivra. Quelques-uns sont très indécents, mais on ne les écartait pas pour cela des recueils ; pas plus qu'on n'interdisait aux miniaturistes de peindre sur les marges de livres saints ou quasi-saints, des scènes qui ne l'étaient pas du tout. Un manuscrit des décrétales, peint en Angleterre, offre précisément des séries de dessins illustrant quelques-unes de ces histoires, dont les incidents scabreux sont représentés au naturel ^.
' Dans le choix de contes latins, p.p. ïh. Wright : A Sélection of latin Slorics, from mss. of the Xllllh and XlVlh centuries, a contribution to the history of fiction, Londres, Percy Society, 1842, 8", au n°XXlI, « de Muliere et Sortilega », les incantations sont en vers anglais; au n" XXXIV se trouve leloge de l'Anglelerre, « terra paiis et juslitiœ «, au n° XCVll. l'hermite qui s enivra se repent et dit « anglice » :
Whil thaï I was sobre sinne ne dede I nowht,
Uut in drunkescliipe I dede Ihe werste tliat niighten be thowht.
- Celui-là toutefois en vers, avec mélange de mots anglais. Ha! dit le paysan,
Ka hu mi swete bird, ego te comedam.
Early Mysteries and othcr latin poems oflhe XII th and XIII Ih centuries, éd. Wright, Londres, 18:58, 8°, p. 97. Cf. G. Paris, Lai de l'Oiselet, 1884. ^ Ms. 10. E. JV au British Muséum-, les dessins représentent les aven-