‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 86 sur 239 · LA PROSE, CONTES ET EXEMPLA · texte numérisé non relu

LA PROSE, CONTES ET EXEMPLA

La Vierge joue son rôle habituel de protectrice indulgente ; les conteurs s'écartent étrangement du type sacré tracé dans les Écritures. Ils font d'elle la Miséricordieuse que nul crime ne lasse et que le moindre hommage apaise ; sa figure se transforme ; elle devient entre leurs mains un être intermédiaire entre la déesse et la fée. La sœur-sacristaine d'un couvent, belle on peut croire, s'éprend d'un clerc, charmant sans doute ; et ne pouvant vivre sans lui « jette les clefs sur l'autel et vagabonde avec son ami cinq ans hors du monastère. » Passant par le pays au bout de ce temps, elle a la curiosité de venir au couvent et de demander des nouvelles d'ellemême, la sœur-sacristaine d'autrefois. A sa grande surprise elle apprend que la sœur-sacristaine est toujours là et édifie tout le monde par sa piété. Le soir, comme elle dormait, elle a une vision, et la Vierge lui apparaît disant : « Rentre, misérable, dans ton couvent ! C'est moi qui, prenant ta figure, ai accompli ton office jusqu'à ce jour » ^ On juge si la conversion fut éclatante. Un voleur de profession qui brigandait et ne faisait rien autre « invoquait toujours la Vierge dévotieusement, même quand il partait pour voler- ». Il est pris, on le pend; mais la Vierge le soutient de ses mains

tures contées dans maints fabliaux célèbres : le Soucretain et la Femme au chevalier, l'Hermite qui s'enivra, une histoire analogue à celle de Lazalille de Termes; ou dans les recueils de miracles de la Vierge. Voir mon Enfjlish Wayfaring Z.î/e, pp. 21 et 28,405; reproduction de quelques dessins.

' « Redi, misera, ad monasterium, quia ego, sub tua specie usque modo officium tuum adimplevi. » Wright, Latin Stories, p. 95. Mê.me histoire en français dans Barbazan et Méon, Nouveau Recueil, II, p. 154: « De la Segretaine qui devint foie au monde. »

2 Latin Stories, p. 97; en français dans Barbazan et Méon, t. II, p. 44-3 : (! Du larron qui se cominandoit à Nostre-Dame toutes les fois qu'il aloit embler. »

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et le maintient en vie. On le dépend, il se fait moine.

Tel autre récit, de tournure romantique, est à la fois charmant, absurde, immoral, édifiant, touchant. « Celestinus régnait en la ville de Rome. Il était fort prudent et avait une fille jolie'. » Un chevalier s'était épris d'elle, mais, fort prudent aussi à sa manière, il se disait : « Jamais l'Empereur ne me donnera sa fille pour femme; je n'en suis pas digne; mais si par quelque procédé je pouvais conquérir l'amour de la jeune fille, je me contenterais bien de cela. » Il allait voir souvent la princesse et tâchait de lui plaire, mais celle-ci lui disait : « Tu perds ta peine ; crois-tu que je ne sache pas où tu veux en venir avec tous ces beaux discours? »

Il ofifre alors de l'argent. « Ce sera cent marcs, » dit la fille de l'Empereur. Mais le soir venu, le chevalier s'endort d'un sommeil si profond qu'il se réveille seulement au matin. Le chevalier se ruine pour obtenir la même faveur une seconde fois qui ne lui réussit pas mieux que la première. Il n'a plus d'arg-ent et, plus passionné que jamais, il voyage pour trouver un prêteur; il arrive « en une cité où étaient beaucoup de marchands et une variété de philosophes, parmi lesquels maitre Virgile ». Un marchand, homme d'humeur bizarre, consent au prêt ; il refuse de prendre les terres du sire en gage; « mais tu me signeras de ton sang l'obhgation de rendre la somme, et si tu ne la restitues pas au jour dit, j'aurai le droit d'enlever, d'un couteau bien affilé, toutes les chairs de ton corps. » Le chevalier signe avec empressement, car la passion le possède, et il va consulter Virgile. « Mon bon maitre, » dit-il, usant du même

1 Latin Slories. p. 114; tiré de la version latine des Gcsta Roinanorum rédigée en Angleterre.

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