‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 87 sur 239 · ÉBAUCHE DU MARCHAND DE VENISE · texte numérisé non relu

ÉBAUCHE DU MARCHAND DE VENISE

mot que Dante, « j'ai besoin de votre avis », et Virgile lui révèle l'existence du talisman qui lui cause cet irrésistible sommeil. Le chevalier revient en toute hâte à l'étrange palais qu'habite l'étrange fille de cet Empereur si « prudent ». Il enlève le talisman et nest plus vaincu par le sommeil.

A bien des larmes succède un vrai amour partagé , si ^if , accompagné de tant de bonheur, que tous deux oublient la date fatale. Il faut cependant partir. « Va, dit la fille, et offre-lui le double, le triple, tout l'argent qu'il voudra; je te le procurerai. » Il va; il offre; le marchand refuse. « Tu parles en vain! Quand tu m'offrirais toutes les richesses de la \'ille, je n'accepterais rien que ce qui a été convenu, signé et scellé par nous ». On Aa devant le juge : la sentence n'est pas douteuse.

La fille cependant se tenait au courant de tout et. voyant la tournure que prenaient les choses, « elle coupa ses cheveux, vêtit de riches vêtements d'homme, monta sur un palefroi et s'en alla vers le palais où son amant allait ouïr sentence )). Elle demande au juge à défendre le chevalier. Mais on n'y peut rien, dit le juffe. Elle offre de l'argent au marchand qui refuse toujours. Elle s'écrie alors : qu'il soit donc fait comme il désire ; qu'il ait les chairs, mais les chairs seules; « le contrat ne dit rien du sang. — Entendant ce, le marchand repartit : Donnez-moi mon argent et je vous tiens cpiitte. » Non pas, cht la fille. Le marchand est confondu, le chevalier délivré ; la fille rentre précipitamment, revêt ses habits de femme et court au-devant de son amant, a\-ide de tout savoir, dit-elle.

<( 0 ma chère maîtresse, que j'adore par-dessus tout

194 LES LETTRES LATLXES.

au monde, j'ai manqué perdre la vie aujourd'hui; mais comme j'allais être condamné, est arrivé tout à coup un chevalier d'une tournure admirable, le plus beau chevaher que j'aie jamais mi. » Comment put-elle empêcher, sur ces mots, ses yeux de briller au point de la trahir? (c II m'a sauvé par sa sagesse, et même je n'ai rien eu à payer.

La fiUe. — Tu n'as guère été généreux de ne pas amener souper le chevalier qui t'a sauvé la vie.

Le chevalier. — Il est entré soudain et a disparu soudain.

La fille. — Si tu le voyais, le reconnaitrais-tu ?

Le chevalier. — Oui certes, parfaitement bien^ »

Elle remet ses habits d'homme et l'on devine avec quels transports l'ami reconnut son amie. La conclusion de cette première ébauche d'un (( Marchand de Venise » n'est pas moins naïve, pittoresque et décousue que tout le reste : « Là-dessus il épousa tout de suite la jeune fille, et ils vécurent des vies saintes. » Il n'est rien dit de ce que le prudent empereur Celestinus pensa de ce « tout de suite ».

A côté de ces compilateurs dont les œuvres furent célèbres mais dont le nom est resté la plupart du temps inconnu, des auteurs se trouvèrent, faisant métier d'auteurs et qui jouirent d'une grande renommée person-

1 Ait miles : « 0 carissima domina, mihi Rrae omnibus praedilecta, hodie fere vitam amisi; sed cum ad mortem judicari debuissem, inlravit subito (juidara miles foimosus valde, bene militem lam forinosum nunquam antea vidi et me per prudentiam suam non tantum a morte salvavit, sed eliam me ab oinni solutione pecuniae liberavit. » Ail puella : « Ergo, jngratus fuisti, quod militem ad prandium, quia vitam tuam taliter salvavit, non invistati. » Ait miles : « Subito inlravit et subilo exivit. » Ait puella : « Si eum jam videres, baberes notitiam ejus ? » Ait ille : « Etiam oplime. » Ibid.

Page 1