JEAN DE SALISBURY
nelle : au premier rang parmi ces derniers, Jean de Salisbury et Gautier Map.
Jean de Salisbury'^ ancien élève d'Abélard, ami de saint Bernard, de Thomas Becket et du pape anglais Adrien IV, envoyé d'Henri II à la cour de Rome qu'il visita dix fois en douze ans, rédige en latin son Policratique ou De niigis Curialium, son Métalogique, son Enthétique (en vers), son éloge de Becket". Jean ne connaît que trop bien ses auteurs et il les cite avec une abondance qui fait plus d'honneur à son érudition qu'à son goût ; mais il sait aussi observer et ses notes sur les ridicules de son temps sont très précieuses. On trouve dans le Policratique la satire de ce personnage qui reprenait son rùle après des siècles d'interruption, le eurialis ou homme de Cour, la critique des histrions qui préludaient à l'art dramatique moderne par leurs farces indécentes, la caricature des chanteurs à la mode qui déshonoraient les cérémonies religieuses dans les cathédrales nouvellement bâties, par leurs chants « de femmes... de sirènes... de rossignols, de perroquets ^ », des moines chasseurs, des chiromanciens pour lesquels Becket lui-
1 Né vers 1120. C'est à lui que le pape anglais Adrien IV (Mcolas Breakspeare) remit la fameuse bulle « Laudabiliter » qui donnait l'Irlande à Henri II. Adrien avait pour Jean une grande amitié : « Fatebatur etiam publiée et secreto quod me prae omnibus mortalibus diligebat... Et quum Romanus pontifex esset, me in propria mensa gaudebat habere convivum.et eundein seyphum et discum, sibi et niibi volebat, et faciebat, nie renitente esse communem. » Metalogicus. — Opéra omnia, éd. Giles, t. V, p. 205. Jean de Salisbury mourut en 1180, étant évêque de Chartres, dignité à laquelle il avait été appelé, disait-il dans ses actes, « divina dignalione et meritis Sancti Thomae. » Demimuid, Jean de Salisbury, 1873, p. 275. Le très bel exemplaire du Policratique qui faisait partie de la bibliothèque de Richard de Bury est aujourd'hui au British Muséum, ms. 13, D. IV.
- Joannis Saresberiensis... Opéra omnia, éd. GWes,, Oxford. 1848,5 vol., 8° [Patres Ecclesix Anglicanœ). « Policratique » vient de tûoX:; et xpxTâv.
^ Opéra, t. III, p. 38.
même avait un faible. « Surtout, dit Jean, par manière de conclusion, que les hommes de Cour n'aillent pas me reprocher les sottises que je leur prête, car ce n'est pas eux que j'ai voulu peindre; c'est moi-même sans nul doute et mes amis, et ce serait vraiment trop fort qu'on voulût m'empêcher de nous corriger eux et moi » ^ Dans son Métalocjiquc, il raille la vaine dialectique des sots, des « Cornificiens » comme il les appelle , nom qui leur resta au moyen âge, et leurs longues phrases semées de tant de particules négatives qu'il fallait vérifier si elles étaient en nombre pair ou impair pour savoir si en fin de compte ils voulaient dire oui ou non-.
Les idées audacieuses abondent chez Jean de Salisbury; il fait l'éloge de Brutus; pour lui, l'assassinat des tyrans n'est pas seulement permis, c'est œuvre pie et recommandable : « non modo licitum est , sed sequum et justum ». Quelle que soit la prospérité apparente des grands , l'État ira à sa ruine si le peuple souffre : « Quand le peuple souffre, c'est comme si le prince avait la goutte ))^; il aurait tort de se figurer qu'il est en santé ; qu'il essaye de marcher et il tombera.
Mêmes caractères, mais avec beaucoup plus d'esprit pétillant, dans les œuvres latines de Gautier Map 4. Ce Gallois a la %ivacité des Celtes ses compatriotes; il fut
1 « Quai autem de curialibus nugis dicta sunt, in nullo eorura, sed forte in me aut mei similibusdeprehendi; et plane nimis arcta lege constringor, si meipsuni et amicos castigare et emendare non licet. » Opéra, t. IV, p. 379. (Maupassant se justifiait dans les mômes termes d'avoir écrit Bel-Ami).
3 Policraticus. — Opéra, t. IV, p. 52.
* >é probablement dans le comté de Hereford; remplit des missions diplomatiques; juge itinérant, 1173; chanoine de Saint-Paul, 1176; archidiacre d'Oxford, 1197; passa la fin de sa vie dans son bénéfice de Westbury sur la Severn; mourut vers 1210.
GAUTIER iMAP. 197
célèbre à la cour d'Henri II et dans toute l'Angleterre par ses reparties et ses bons mots, si célèbre qu'il s'amusa à les recueillir', formant ainsi un livre bizarre, sans commencement ni fin où est noté, jour par jour, ce que Fauteur a entendu de curieux et, avec plus d'abondance encore, ce qu'il a dit lui-même d'amusant. C'est ainsi que certains chapitres de son livre De niigis Curialiiun, titre que le succès de Jean de Salisbury fit attribuer à l'ouvrage, sont de véritables nouvelles et en ont la prestesse ; d'autres de vrais fabliaux et en ont la grossièreté ; d'autres sont des scènes de comédie , en dialogues coupés, avec indication des personnages, comme au théâtre-; d'autres enfin, des anecdotes d'Orient, « quoddam mirabile, » rapportées par des pèlerins ou des croisés. Comme Jean de SaHsbury, il avait étudié à Paris, avait rempli des missions à Rome et avait connu Becket; mais il ne partageait ni sa sympathie pour la France, ni son amitié pour saint Bernard. Dans la querelle qui divisa le saint et Abélard, il prit parti pour ce dernier. Bien quïl fût d'Église , il ne se lasse pas de poursuivre les moines et surtout les cisterciens de ses railleries ; il prête à saint Bernard des miracles manques ^ ; il chansonne le clergé
1 « Hune in curia régis Henrici libellum raptim annotavi scheJulis. » Gualteii Mupes De nugis curialium distinctiones quinque, éd. Th. Wright. Londres, Camden Society, 1S50, 4°, Dist. IV, Epilogus, p. 140.
-Ibid. III, 2. De Societate Sadii et Galonis. Dialogue de trois femmes : Regina, Lais, Ero, pp. 111 et s.
s Mis en présence d'un cadavre, Bernard se serait écrié : « Galtere, veni foras. — Galterus autem, quia non audivit vocem Jhesus, non habuit aures Lazari et non venit, « p. 42. La satire des femmes est aussi très vive chez Map. 11 est l'auteur de cette fameuse Dissuasio Valerii ad Rufinum de ducenda uxore (Dist. iV du De nugis) que le moyen âge, malgré les déclarations précises de Map, persista à attribuer à saint Jérôme. Map plaignait sou ami de bon cœur : « Cxorari tendebat, non amari ; Mars noiebat fierised Mulciber. »
en vers latins, si bien qu'on lui attribua tous les poèmes g oliar dignes, ainsi nommés du personnage principal qui y figure, Golias, type du prélat débauché et glouton'. 11 écrivit encore des poèmes français qu'il ne signa pas et, s'il est véritablement l'auteur de Lancelot-, il mérite de figurer parmi les plus habiles poètes du douzième siècle.
Les sujets des rois ange^dns prirent encore part au mouvement scientifique. On compte parmi eux des juristes, des médecins, des savants, des historiens, des théologiens et, au nombre de ces derniers, quelques-uns des plus célèbres docteurs du moyen âge : Alexandre de Haies 3. le (( docteur irréfragable » ; Duns Scot, le « doc-
1 The latin poems commonly attributed lo Walter Mapes,éd. Th. Wright, Londres, Camden Society, 1841, 4». Voir, entre autres, la fameuse chanson à boire , d'une verve presque Rabelaisienne :
Meum est propositum in taberna mori ;
Vinum sit appositum morientis ori,
Ut dicant, cum venerint, angelorum chori :
Deus sit propitius huic potatori.
Poculis accenditur animi lucema, etc.
Sur les clercs Goliardois, voir Bédier, Les Fabliaux, Paris, 1893, 8°, pp. 348 et s.
- Map n"a jamais revendiqué cet ouvrage; mais dans beaucoup de mss. il est cité comme en étant l'auteur. De plus et surtout, son contemporain et compatriote, Hue de Rotelande fait une allusion à Map et parait le désigner comme l'auteur du Lancelot, voir Ward, Catalogue of Romances, 1883, pp. 734 et s.
3 Alexandre de Haies (Gloucestershire), professeur à Paris, m. en 1245, écrivit sa Somme à la requête d'Innocent H. Alexandri Alonsis Angli, doctoris irrefragabdis... universse theologix Summa, Cologne, 1622, 4 vol, fol. Le moins qu'on puisse dire de beaucoup des questions qu'il discute est qu'elles sont singulièrement indiscrètes.
il y eut aussi des auteurs de sermons et écrits pieux divers, par ex. Aelred