LE DROIT, L'HISTOIRE
Au monastère, la grande occupation littéraire consiste dans la rédaction des chroniques. Les historiens de langue latine pullulent dans l'Angleterre médiévale; chaque abhaye presque a le sien. Un registre était ouvert, avec une feuille volante à la fin , sur laquelle on inscrivait au crayon, cum plumbo^ les événements au jour le jour. L'année expirée, le chroniqueur désigné, « non quicumque voluerit, sed cuiinjunctum fuerit », tirait de ces notes un récit continu, ajoutant ses appréciations et commentaires et insérant le texte intégral des documents officiels reçus en garde par le monastère suivant l'usage du temps'. On a ainsi une série presque ininterrompue de chroniques anglaises, écrites en latin, de la Conquête à la Renaissance. La série la plus remarquable est celle de la grande abbaye de Saint-Alban, fondée par Offa, contemporain de Charlemagne, reconstruite par Paul, moine de Caen, abbé en 1077.
La plupart de ces chroniques sont d'une singulière impartialité; les auteurs jugent librement les Anglais et les Français, le roi et le peuple et le pape et Harold et Guillaume. Ils appartiennent à ce pays latin et à ce
1 Luard, Annales Monasticijhowàxt?, {Rolls), 1864, 8% t. IV, p. 355. Sur les Scriptoria des monastères et, en particulier, sur Je Scriptorium de Saint-Alban, voir Hardy, Descriptive Catalogue, 1871 (Rolls), t. III, pp. xi et s. Dans certains cas exceptionnels, la chronique était rédigée par quelque moine qui s'ennuyait au cloître, baillait aux offices et voulait chasser par ce travail les mauvaises pensées : « Sedens igitur in claustro pluries fatigatus, sensu hebetato^ virtntibus frustratus, pessimis cogitationibus saepe sauciatus, tum propter lectionum longitudinem ac orationuni lassitudinem, propter vanas jaclantias et opéra pessima in saeculo praehabita... » Il écrit néanmoins, lui aussi, par ordre, « ad rogationera superiorum meorum » Eulogium historiarvm ab orbe conilito usque ad A. D. 1366, par un moine de Malmesbury, éd. Uaydon [Rolls), Londres, 1858, 2 vol. 8", t. I, p. 2.
monde religieux qui n'avaient pas de frontières. Les plus habiles d'entre eux sont remarquables encore par leur connaissance des anciens, par la haute idée qu'ils se font, dès le douzième siècle, de l'art historique, et par le soin qu'ils prennent de décrire les mœurs et les coutumes, de tracer des portraits et de conserver des anecdotes curieuses. Ainsi brillèrent, au douzième siècle, à des degrés différents, Orderic Vital, auteur d'une Histoire ecclésiastique d'Angleterre; Eadmer, biographe de saint Anselme; Giyaud le Cambrien, Gallois bouillant et fanfaron, qui montra dans sa vie et dans ses écrits un tempérament de cadet de Gascogne ' ; Guillaume de Malmesbury-, Henri de Hungtindon^, etc.
1 Orderici Vitalis angligenœ, Historix ecclesiasticss libri XIIL éJ. Le Prévost, Paris, 1838-55, 5 vol. 8°. Vital était né en Angleterre, mais il vécut et écrivit dans un monastère de Normandie où il avait été envoyé « comme en exil » et où, « comme saint Joseph en Egypte, il entendit parler une langue inconnue. » — Eadmeri Historia novorum in Anglia, éd. Martin Rule, Londres (Rolls), 1884, 8°. — Giraldi Cambrensis Opéra éd., Brewer (et autres), Londres [Rolls], 1861-91, 8 vol. 8°; Giraud était né au château de Manorbeer (qui subsiste à l'état de ruine) prés Pembroke; il était fils de Guillaume de Barri de la grande et belliqueuse famille qui aliail jouer un si grand rôle dans la conquête d'Irlande, et d'Angareth, pelite-fille de Rhys ap Theodor, prince gallois. Il étudia à Paris, fut chapelaia d'Henri II, séjourna en Irlande, prêcha la croisade en Galles avec larchevêque Baudoin, fit des efforts désespérés (et infructueux) pour se faire nom. mer évêque de Saint-David, et finit par y vivre en paix et y mourir (vers 1216); son tombeau très mutilé s y voit encore. Œuvres principales, toutes en latin : De Rébus a segeslis; Gemma ecclesiastica ; De Jnvectionibus hbri IV ; Spéculum Ecclesiae; Topographia Uibernica; Expugnatio Bibernica ; Itinerarium Kambriee ; Descriptio Kambria: ; De Principis Insiructione.
- Le Gestis Pontificum Anglorum, éd. Harailton, Londres (Rolls) 1870, 8», ou Hardy, English Historical Soc. I8i0; De Gistis regum Anglorum... Historix novellse, éd. Slubbs, Londres [Rolls), 1887 et s. 8°. Guillaume de Malmesbury écrivit entre 1114 et 1123.
' Henrici archidiuconi Huuteadunensis , Historia Ànglorum... from A.C. 55 to A.D. 1154, éd. T. Arnold, Londres (Rolls), 1879, 8°. Henri écrit beaucoup plus en dilettante que Guillaume de Malmesbury; on