PSAUTIER, VIES DES SAINTS
Swithin le Confesseur était un Anglais. — Saint Wulfstan vivait en Angleterre... Étant encore tout petit enfant, il menait déjà une vie pas mal sainte. Quand les autres enfants allaient jouer, lui il allait à l'église. Saint Edouard était alors notre roi , qui est maintenant au ciel. — Saint Cuthberht naquit en Angleterre. — Saint Dunstan était un Anglais. ^ » Sur ce dernier, foule de légendes pour amuser le bon peuple ; forgeron comme saint Éloi, il fait rougir ses pinces au feu et empoigne par le nez le diable qui était venu le tenter sous des traits de femme : « On entendit au loin par le pays les hurlements du diable. Pourquoi aussi n'était-il pas resté chez lui à se moucher tout seul-? » Puis, des légendes gracieuses comme celle de saint Brandan , traduites du français à la fin du treizième siècle, histoire de ce moine irlandais qui , monté sur une barque de cuir, partit à la recherche du Paradis et visita des lies merveilleuses où les brebis se gouvernent elles-mêmes et où les oiseaux sont des anges transformés. L'idéal optimiste des Celtes reparait dans ce poème dont la donnée leur est empruntée ; « tout y est beau, pur, inocent; jamais regard si bien-
' Quantité dévies des saints furent rédigées en vers anglais, de 1250 à 1350; elles remplissent d'énormes mss. dont quelques-uns contiennent la vie des saints de tous les jours de l'année. Parmi les saints les plus populaires flgure naturellement saint Thomas Becket : Materials for ihe Hislory of Thomas Becket, éd. Robertson, Rolls, 1875 et s., 7 vol. 8°. V. Theearly South- English Legendary or Lives of Saints, éd. Horstmann, E. E.T. S. 1887; voir encore Furnivall, Early English Poems and lives of Saints, Berlin, Philological Society, 1862, 8°. Plusieurs vies de saints ont été publiées par l'Early Englisli text Society.
^ Vie attribuée à Robert de Gloucester; elle se trouve, avec plusieurs autres, dans le même ms. que la Chronique, le dialecte est le même; la date de composition est l'année 1300 environ; p. p. Furnivall, Early English poems, Berlin, 1862.
veillant n'a été jeté sur le monde, pas une idée cruelle, pas une trace de faiblesse ou de repentir* ».
Les gaietés de l'histoire de saint Dunstan, la sérénité de l'histoire de saint Brandan sont des exemples rares dans cette littérature. On retrouve d'ordinaire bien vite, sous les broderies légères imitées des Celtes ou des Normands, le fond sombre et rêveur de l'ûme saxonne L'enfer et ses supplices, le remords pour des fautes irréparables, l'appréhension de l'avenir, la terreur des jugements de Dieu, la brièveté de la vie sont, comme avant la Conquête, des sujets favoris parmi les poètes pieux nationaux. Pourquoi s'attacher à ce monde fragile : « Où sont Paris? et Hélène?., et Tristan?., et Hector?., et César 2? »
Les traités divers et les poèmes pieux abondent à partir du treizième siècle; tous adaptés à la vie et au goût anglais, mais imités du français. La Règle des femmes recluses^ (en prose) fait peut-être exception : ce serait dans ce cas le premier des traités originaux rédigés en anglais après la Conquête, Cette Règle est
' Renan, Essais de morale et de critique, 3« éd. 1868. Texte français du Voyage : Les Voyages merveilleux de Saint- Brandan à la recherche du Paradis terrestre, légende en vers du douzième siècle, éd. Francisque Michel, Paris, 1878 ; version anglaise : Saint- Brandan a médiéval legend of the sea, éd. Th. Wright, Percy Society, 1844. 8".
» Old Engl. Miscell. éd. Morris, 1872, p. 94, poème par Thomas de Haies.
^ The Ancren Biwle,éd. J. Morton, Londres, Camden Society, 1853, 40; XIII« siècle. On en a quatre mss. en anglais, un en latin (traduit de l'anglais). Un ms. français du même ouvrage : La Beule des femmes religieuses et recluses, fut brûlé dans l'incendie de la biijliolhèque (olonienne. Les dames pour qui ce livre fut écrit habitaient Tarrant-Kaines, comté de Dorsct, localité où un couvent de moines avait été fondé par Ralph de Karncs, fils d'un des compagnons du Conquérant. Il n'est pas imjiossible que le texte original fût le texte français; des lambeaux de français subsistent dans le texte anglais. Cf. Anglia, t. XV, p. 478. Cf. Régula- Inclusarumà!k^e\rtà deRievaulx, Romania, XXIV, 122,
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un manuel de piété à l'usage des femmes qui veulent se donner à Dieu, une sorte d'Introduction à la vie dévote, aussi douce de ton que celle de François de Sales, mais autrement rigoureuse dans ses préceptes. L'auteur s'adresse spécialement à trois jeunes femmes de bonne famille qui avaient résolu de vivre hors du monde, sans pourtant prononcer de vœux. Il leur apprend à se priver de tout ce qui rend la vie agréable ; à ne prendre aucun plaisir, ni par les yeux, ni par les oreilles, ni autrement. Il donne des préceptes sur le lever et le coucher, la nourriture, les vêtements ; un mot résume toutes ses intentions, il enseigne le renoncement. Mais il le fait d'un ton si bon , si affectueux , que la vie à laquelle il veut courber ses pénitentes ne parait pas par trop amère ; sa voix est si douce que l'existence décrite par lui semble presque douce. Et cependant , tout ce qui pourrait distraire doit être éAité ; la moindre chose peut avoir de graves conséquences : « of Httle waxeth mickle ».
Il ne faut pas jeter les yeux sur le monde; les jeunes recluses devront se priver même du plaisir de regarder par les fenêtres du parloir. Elles se rappelleront l'exemple d'Eve : « Si quelqu'un avait dit à Eve quand elle jeta les yeux sur la pomme : — Ah! Eve, détournetoi; ce que tu regardes, c'est ta mort; — que croyezvous qu'elle aurait répondu? — Mon cher maitre, tu te trompes ; comment peux-tu me blâmer ? Cette pomme que je regarde, on m'a défendu de la manger, mais non de la regarder. — Voilà ce qu'Eve se serait empressée de répondre. Oh! mes chères sœurs, Eve, en vérité, a bien des fdles qui imitent leur mère et qui répondent comme elle : — Crois-tu donc, dira
l'une, parce que je regarde cet homme, que je vais lui sauter dessus? — Dieu sait, mes chères sœurs, que de plus grandes merveilles sont arrivées. Eve votre mère, son regard lancé, le suivit d'un bond jusqu'à la pomme, et tomba du paradis en terre , et de la terre en enfer, où elle demeura emprisonnée quatre mille ans et plus, elle et son mari ; et elle enseigna à sa postérité à sauter indéfiniment après elle dans la mort. Le début et la cause de cette épouvantable calamité fut un petit regard de rien , et c'est ainsi que — of little waxeth mickle. »
La masse des traités de ce genre qui nous sont parvenus, sont en général d'une époque un peu plus récente et se rapportent à la première moitié du quatorzième siècle. Au treizième, beaucoup d'Anglais considéraient, ainsi qu'on a vu, le français comme étant, avec le latin, la langue littéraire du pays; ils s'appliquaient à s'en servir, mais ne réussissaient pas toujours très bien. Robert Grosseteste, qui cependant recommandait à son clergé de prêcher en anglais , avait composé en français un Château d'Amour, poème allégoricpie, avec des tours, un château, des personnages qui sont des symboles, sorte de Roman de la Rose pieux. William de Wadington avait écrit de même en français son Manuel des joechiez, non sans se douter que sa grammaire et sa prosodie pouvaient prêter à rire ; il s'en excusait par avance :
De le français ni del rimer Ne me doit nul liom blâmer, Car en Angleterre fus ne Et nourri,ordinéet élevé.
Ces tentalives deviennent rares dès qu'on entre dans