Cinquième églogue du Mantouan et dixième de Spenser
2. Notes pour l'wuvre de Joseph d'Exeter. Ms. lat. 15015. à la Bibliothèque Nationale.
3. Priinus [secvndus, tertius] operum B. Mantuani Tomus [cum] comiHentariis Murrhonis, /iranlii et Ascensii. Paris, lôl3, 3 vol. fol. La dédicace des égtogues est datée par Mantouan des calendes de Sept. 1498.
4. Spenser à HarTey, dans Three proper and wittie familiar letters. 1S80 {Hasiewood, Andeitl crilical Essays, t. II, p. 262).
pas, il est vrai, tel que l'entendaient les anciens; mais bien tel que l'avaient pratiqué les poètes continentaux, gloires de la Renaissance : ceux-ci avaient introduit dans leurs églogues de nouvelles matières et augmenté beaucoup la dose d'allusions contemporaines et la part de l'autobiographie ^ Plusieurs, cela va sans dire, sont consacrées à l'amour, ce qui est de tous les temps : Colin pleure, en vers harmonieux, les dédains de Rosalinde. Une autre est une élégie sur la mort d'une noble dame : Marot sert de précédent. Trois traitent de sujets politico-religieux, à l'exemple du Mantouan dans ses trois dernières églogues. Le Spagnuoli avait dénoncé, tout carmélite qu'il était, les vices de la Coiir pontificale ; Spenser nous présente Palinode, le berger catholique et Fiers, le berger protestant : c'est en réalité noire ami Fiers Flowman qui reparait, il parle avec éloquence et l'on pourrait juxtaposer aux siens beaucoup de vers du vieux Langland*-. Falinode est plus faible; il se montre partisan de la vie facile et à l'aise : Spenser n'a évidemment pas confié le rôle à un autre Thomas More, à un Southwell, ni même à un madré « bishop Blougram », comme celui de Browning. C'est, toutefois, un point remarquable, à cette date, que les deux bergers discutent sans se battre; dans la vie réelle ils ne se fussent même pas battus; ils se seraient brûlés : ce sont donc bien des bergers imaginaires. Tous les autres le sont aussi : imaginaire le
1. Sannazar, par exemple, raconte toute sa vie et expose son état d'âme dans les septièmes « prose» et églogue de son Arcadie (divisée en douze églogues et douze proses, en italien).
2. L'admiration de Spenser pour la grande œuvre de Langland est très marquée et lui fait beaucoup d'honneur. Il recommande à la fin, à son poème, de ne pas oser se comparer à celui de Chaucer,
Nor with the Pilgrim that tlie plough-man plaid a wliile,
désignant clairement le « Treulhes Pilgryme atte plowe », héros de Langland.
pasteur qui fait l'éloge d'Élisa, « reine des bergers » et aussi d'Angleterre, si l>elle que l'ayant vue, Phébus « rougit d'apercevoir ici-bas un autre soleil, et se voile la face » : elle avait alors cinquante-quatre ans. Imaginaire le berger qui se plaint du dédain des grands pour les poètes et la poésie : il chante et nul ne le paye (comme si l'usage était de payer les bergers pour autre chose que garder les moutons) ; on le récompense en paroles, en gloire, « fumée que tout cela ». Le passage est imité de très près du Mantouan dont le héros, toutefois, demeure un peu plus rapproché des réalités pastorales : « Quand j'ai chanté, j'ai soif et personne ne me donne à boire' ». Mais dans le Calendrier ^ Cuddie, c'est le poète lui-même; il parle en son propre nom, et s'en cache à peine : il aspire à une place. Chante
1. Eglogue V d«^ Mantouan : De consurtudine dicitum enja poetas, qui correspond à la dixième de Spenser. La plupart des idées mises en œuvre par Spenser se trouvent dans son mod«-le. M«^iiie mélancolie du berger pauvre, qui ne veut plus chanter; même ressouvenir de Tityre, d'Au;;uste et de Méct'ne; même encouragement à célébrer les grands et les riches; même mépris de la gloire (« Sike praise is smoke ... Silce words bene winde». — Vanas laudes et itiania verba) :
Tityruâ u( /ama <>«( sub Maecenale t'tttulo Rura, boves et agroa et martia hella canebal. Altiua et magno ftuUabat aidera canlu.
... O Silvane, Oceidit Augustus, nunquam rediluru* ab Orco.
Indeed tbe Romish Tityrus, I heare . Througli liis Mccicnas Icft lus oateo reede
Whereon lie carst liad taughl his Hocks to feede... And eft did sing or warros and deadly dreade... But ah! Meca>nas is yclad in claie.
And great Augustus long ygue is dead.
Die pugnas, die geata virum, die prmlia regum, Verlere nd hoa qui aeeptra lenent, qui régna gubernant Invente» qui te de aordibua eruat iatia.
Abandou then the base and viler clowne, Ufl up Ihy selfc out of thy lowly dust; ADd sing of bloody Mars, uf wars. or glusts Turn lliee to those tliat wel<l the awTull crowne.
Il serait facile de contiouer les rapprochements.
donc Elisabeth et son favori, lui répond son ami, berger qui connaît la Cour mieux que les champs. Car ces bergers sont réellement des moins champêtres qui aient jamais été; ils parlent des loups, mais pour rire; ils sont plus ferrés sur la mythologie que sur les mœurs des animaux et la floraison des plantes. On croirait, à les entendre, que les hirondelles se cachent dans leurs nids l'hiver et sortent la tête au printemps et que, de toutes les fleurs possibles, le da^o dil {navchse ou œillet de Pâques) est, par excellence, la fleur emblématique de l'été i.
Mais grande est l'élégance du style, le vers est harmonieux, Spenser se joue de la difficulté de mètres compliqués, anciens ou nouveaux, avec une habileté jusque-là sans exemple; le ton de douce mélancolie de plusieurs églogues berce agréablement l'esprit. La dernière de ces pièces est une élégie d'un grand charme, mais d'une tristesse découragée et un peu morbide à l'idée de l'hiver et de la mort. Cette appréhension est, d'ailleurs, personnelle à ce poète de vingt-sept ans qui, pour le reste, suit Marot^ et lui emprunte, en particulier, le beau passage :
Sur le printemps de ma jeunesse folle,
souvent cité, encore maintenant, comme étant, sous la plume de Spenser, un document autobiographique. La traduction est, en tous cas, aussi délicieuse que l'original 3. Le