Eglogues, VIII; éd. de
Chief of the crickets of much famé *.
Elisabeth meurt, un nouveau règne commence; Tityre est toujours à son poste. Assis au pied d'un hêtre en tapisserie, à couvert dans un cabinet bien clos, il fredonne et roucoule, chante ses amours, et dit son mot sur les hommes et les événements. Il est, chasseur, il est pêcheur en chambre, il est surtout bavard. Il ne regarde jamais par la fenêtre, parce qu'il ne verrait rien que la maison d'en face. Parfois, du moins, il se rappelle avoir été aux champs et il retrace, de mémoire, d'agréables scènes entrevues au long des rivières et des plages, ou bien il lui vient à l'esprit quelque saillie humouristique, comme chez William Browne et c'est encore un ressouvenir des champs ^. De gra-
1. The Muses Elizium... ten sundry Nymphalls, 1630; Nymphal VIII.
2. The shepheards pipe, 1614 {Poems, éd. Goodwin et Bullen, 1894, 2 vol. t. II), sept églogues; dans la première est inséré, à titre de curiosité, un poème d'Hoccleve. Comme dans toute l'œuvre de Browne, la préoccupation de Spenser est constante, mais la note humouristique lui est spéciale. Voir églogue VI : le berger Philos chante les louanges de son chien ; pendant qu'il s'exalte, le chien mange le dîner du maître ; il enfonce si bien sa tête dans le sac qu'il ne peut la retirer et secoue en vain la bizarre muselière qu'il s'est ainsi donnée. Pour les autres œuvres de Browne, voir page 442. Dans le même temps, beaucoup d'autres poésies pastorales (s'élevant rarement audessus du médiocre) : The poets Willow, 1614, par Richard Brathwaite; George Wilher se distrait en prison en écrivant des églogues, qui roulent, en partie, sur cet emprisonnement : The shepheards Hunting, 1615. Dans les Poems de Christopher Brooke (éd. Grosart, 1872), une églogue : « Willy well met », 1614. Suivant l'exemple donné par Sannazar dans ses églogues latines et Rémi Belleau dans plusieurs églogues françaises, Phinéas Fletcher prend pour héros des pécheurs, au lieu de bergers; mais il fait la part très large aux événements du jour, traités allégoriquement, et le prétexte « piscatoire » est des plus minces : Piscatorie Eclogs, 1633, composées longtemps avant. Phinéas Fletcher (1582-1650), était frère de Giles Fletcher, poète pieux, grand admirateur de Spenser (sur tous deux, infra, p. 855) et fils du Giles Fletcher qui avait décrit la Russe Common Wealth. Phinéas rappelle, dans sa première églogue, les voyages de son père en Moscovie :
Wbose slothful sun ail winter, keeps his bed.
Du même, Sicelides or Piscalory, 1631, drame, prose et vers, composé en 1614, se passe entre pêcheurs amoureux; amusante caricature du cyclope Rym-
ves poèmes didactiques reçoivent un cadre champêtre : c'était un moyen de plaire; Wither rattache à la littérature bergère sa Mattresse de Philarète (cette maltresse est la Philosophie) et Phinéas Fletcher en fait autant pour son Ile de Pourpre; cette lie est le corps humain. Tityre n'est pas près de se taire; les époques les moins champêtres lui seront, comme il convient, les plus favorables et l'on verra, un jour, la flûte alterner avec le sifflet sur les lèvres serrées d'Alexandre Pope.
« lUe ego qui quondam... » avait écrit Virgile ; « moi qui naguère avais modulé mon chant sur de légers pipeaux, maintenant je célèbre les armes et ce héros... » A l'exemple de l'illustre Komain dont la renommée, depuis le temps d'Auguste, ne s'était jamais entièrement éteinte, guide du Dante et modèle de Pétrarque, les plus grands poètes du renouveau voulurent donner à leur patrie l'équivalent de sa gloire. Devenir le Virgile de leur pays était, à la Renaissance, le rêve des mieux doués; il fallait reproduire cette série de poésies admirables : chants pastoraux et chants épiques. Pétrarque avait ouvert la voie, dotant sa patrie de nouvelles églogues et d'une nouvelle épopée, cetto Africa latine qui lui avait valu le laurier. Le Tasse et Ronsard avaient, de même, consacré leur génie à des bergers et à des chevaliers: après la Jérusalem délivrée, l'yl/^îyw/e,' après les pastorales d'Orléantin et de .Margot, la Franciade : et les Italiens avaient eu encore .Vrioste, et les Français du Bartas dont la Sepmaine, parue en 1579, avait obtenu trente édi-
boinbo: Poems, éd. Grosart, 1869, 4 vol. Charmant éloge de la vie champêtre dans Cumpion, Art>er's Gainer, III, 283, dans Randolph, surtout dans Herrick, iiifra, IX, i.
tions en six ans et faisait l'admiration de l'Europe. A son tour, le plus grand poète que la Renaissance eût encore valu à l'Angleterre, brûlait de suivre ces exemples fameux. Il l'avait déclaré dans ses églogues ; il se sentait prêt pour de plus hauts sujets ; il marquait maintenant, dès les premiers vers de sa nouvelle œuvre, son intention d'imiter la carrière virgilienne : « Moi dont la muse naguère , s'était vêtue, au gré des circonstances, du modeste habit pastoral, je me vois assigner, quoique indigne, une toute autre tâche et vais abandonner, pour la trompette guerrière, mes rustiques pipeaux* ».
Il s'agissait de fournir à la patrie une épopée qui fût bien à elle, comme V Enéide avait été à Rome, comme le Roland d'Arioste et la Jérusalem du Tasse convenaient à l'Italie de la Renaissance : sanglante et splendide, païenne et chrétienne à la fois, ironique et amoureuse, illuminée de beauté. L'idée première de son poème vint à Spenser dans ces courtes années, où jeune, admiré et heureux, il voyait de près et en beau le monde pour qui il souhaitait écrire, et pouvait dater de « Leicester house » ses lettres à son ami Harvey. C'était le monde brillant, instruit, valeureux, peu scrupuleux qui formait l'entourage de la reine, où Sidney trop sincère n'avait qu'un demi-succès et était, à son honneur, une exception; où, sous des dehors polis et un grand éclat d'esprit et de costume, un âpre égoïsme servait très souvent de ressort aux actions; où l'on se privait peu de satisfaire ses passions et même ses fantaisies, mais où l'on se flattait de garder un idéal élevé, supérieur à celui du vulgaire; groupe de gens aristocratiques, personnels, ar-
1. Premiers vers de la Faerie Queene. Cette préoccupation virgilienne se retrouve encore bien plus tard. Cowley, en publiant les quatre premiers livres de sa Davideis, en 1656, déclare que son « heroical poem » sera divisé en douze livres: « not for the Tribes sake, but after the pattern of our master Virgil ». Sig. b. 1.
41f) SPENSER.
dents à la conquête des réalités, doués d'une imag-ination débordante et chimérique, peu accessibles à la tendresse humaine, très fiers de leur reine, de leur pays, et d'euxmêmes.
Dès 1579, comme le montre la correspondance avec Harvey, une partie du poème était écrite ; Toeuvre fut continuée en Irlande; elle était fort avancée lors de cette soirée littéraire de 1583 dont Lodowick Bryskctt a laissé un récit*; enfin les trois premiers livres étaient finis au moment de la visite de Raleigh à Kilcolman. Ils parurent en 1590, sous le titre de la Reine des Fées, divisée en douze livres, représentant les douze vertus morales'^. Et l'on put juger tout de suite, par l'effet produit, que Spenser avait vu juste : il avait donné véritablement à son pays, à son milieu et à son époque, l'œuvre qui convenait au lieu, aux gens et à l'heure. La foule demeura distraite, mais le livre ne lui était pas destiné; les connaisseurs furent dans l'enthousiasme.
L'intention aristocratique est nettement marquée : « L'objet de toute l'œuvre, dit Spenser, est de fa(,'onner l'esprit d'un gentilhomme ou personne noble, en lui proposant l'exemple d'actes nol)les et vertueux ^ ». Le poème ét«dt dédié à la « très puissante et magnifique impératrice Elisabeth », et recommandé, en dix-sept sonnets, à tout ce que la Cour comptait de puissant et de brillant: patrons actuels ou possibles, seigneurs influents, chancelier, ministres,
1. Préface de son Discourse of civill life, eontaining the Efhike Part of Morall Philosophie. l6or», composé longtemps avanl; traduit librement d»'S dialogues de Giraldi Cintbio, Dell allevare et ammaestrare i Figluoli nella vita ci vi/e,^ publiés avec la deuxième partie des Uecatommithi. Monte Regale, 1565. 8°.
2. The faerie Queene, disposed into tirelre Itookes, fashioning XII Morall vertues, Londre», 1590, 4» (dans les Complète Works, t. V et s.). L'ouvrage ne contenait que trois livres; trois autres parurent en 1596, sous le titre de : The second part of the Faerie Queene, 4».
3. Lettre à Ralcigli, accompagnant les trois premiers livres.
dames de haut rang, Hatton, Essex, Oxford, Grey, Raleigh, Burghley, Buckhurst, Walsingham, Jady Pembroke, lady Carew, enfin, dans un dernier sonnet, « à toutes les gracieuses et belles dames de la Cour ». Colin, alors, était rempli des meilleures espérances.
Suivant la tradition virgilienne, telle qu'on la comprenait à ce moment, Spenser offrait ù ses contemporains une allégorie : genre noble, supérieur aux vulgarités de la vie ordinaire et conforme aux précédents les plus illustres : car on voyait encore, et Spenser plus que personne, des allégories partout 1. V Iliade, V Enéide, le Roland furieux, la Jérusalem délivrée sont, à ses yeux, des manières d'allégories, des poèmes philosophiques, remplis d'intentions cachées. Dérireux, non seulement d'imiter, mais de surpasser tous ses modèles, il s'assigne le plan le plus compliqué et de la cryptographie poétique la plus obscure : avec cela, régulier comme les allées d'un labyrinthe. Le génie de la Renaissance l'inspirait véritablement, ce génie qui mit en honneur un style enchevêtré et équilibré à la fois, composé d'entrelacs multiples se faisant exactement pendant, propre à intéresser, en même temps, l'imagination et la raison. On le retrouve, le même, un peu partout : dans la donnée des grandes œuvres littéraires, le tracé des jardins, l'ornementation des reliures et la coiffure de Gassandre. Spenser avait commencé son poème avec la persuasion que là était le vrai mérite et qu'on ne saurait composer de lignes parallèles, obliques ou perpendiculaires un dessin trop compliqué ni trop régulier à la fois. Des cases similaires,
1. Nash se plaint de l'excès de cette manie, qui lui avait valu de sérieux désagréments : « For not so mucli as out of inulton and potage, but they will coustrue a meaning of kings and princes. Let one but narne bread, but lliey will interpret it lo be the town of Bredan in Ihe Low Counlreys » Préface de l'édition de 1594 de Christ's Tears.
lUSTOinE UTTÉRAIUE. — T. II. 27
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un ensemble correct et locique, mais toute sorte de fantaisies, d'ombres et de sous-entendus dans chaque case : voilà le beau du beau et le fin du fin ; par là (et par l'harmonie du vers) on a chance de devenir, pensait-il, le « poète des poètes ». Il se choisit donc un sujet immense, qui comprenait le monde terrestre, le monde marin, le monde souterrain et d'autres mondes encore, des personnages innombrables et des natures les plus diverses, éthérés, divins, monstrueux, fantastiques, à l'exclusion toutefois de la nature commune et vulgaire, du bas peuple, des paysans, des artisans et des bourgeois. Craignant que ce ne fût pas assez et qu'une allégorie trop claire ne parût plate à son élégant public, il réserva pour son douzième livre l'explication de tout son mystère, marquant d'ailleurs, à chaque pas et dans chaque aventure, le parti pris de n'en pas trop dire et de « voiler aux regards du commun les beautés de l'œuvre * ». C'est ainsi que le môme héros imaginaire représente chez lui, à différents moments, des personnages différents de la vie réelle; que le même personnage de la vie réelle s'incarne, dans le poème, sous plusieurs formes différentes; que les dames et les chevaliers rencontrés au cours des aventures ne sont pas nommés tout de suite; on ne sait d'ordinaiie leur nom que plus tard ; il est donné incidemment, au chant suivant, ou dix chants plus loin, parfois après qu'ils sont morts et qu'il n'en sera plus jamais question : la mode était en vérité aux labyrinthes. Il arrive au lecteur de s'y perdre ce qui est humiliant, mais Spenser s'y perd aussi.
Au moment de la publication, le poète eut un scrupule. Persuadé, tant qu'il rimait, de ne pouvoir passer la mesure, il fut pris d'inquiétude, au moment d'imprimer et, encouragé par Haleigh, qui, lui-môme, avait eu peine à
1. SoDticl de Spenser à Barghiey, accompagnant la Faerie Queene.
comprendre, il se décida à révéler, sans attendre davantage, le plan et l'ordonnance de son incommensurable histoire. Ce fut très heureux puisque le dernier livre ne devait jamais être écrit. Spenser ajouta donc, mais à la fin seulement de son volume, ce qui était une dernière défense contre le grand jour, une lettre à Raleigh où il s'expliquait : « Suivant le modèle de ces excellents poètes (Homère, Virgile, Arioste, Tasse), je m'efforce de représenter en Arthur, avant son avènement, l'image d'un brave chevalier, exemple achevé des douze vertus morales de la théorie d'Aristote : tel est le sujet des douze premiers livres ». Le secret, qui devait être conservé jusqu'au dernier livre, est également éclairci : « J'imagine que la Reine des Fées tient sa fête annuelle douze jours de suite, pendant lesquels s'offre l'occasion de douze aventures différentes, entreprises par douze chevaliers différents et racontées dans chacun de mes douze livres ». L'intention du poète était d'écrire encore douze autres livres où il aurait mis en lumière les douze vertus politiques après les douze vertus morales; chacune aurait eu, comme ici, un protagoniste spécial et toutes se seraient trouvées réunies dans Arthur devenu roi^ Mais il s'en tint à la première moitié de sa première série : six livres consacrés aux vertus de Sainteté, Tempérance, Chasteté, Amitié, Justice et Courtoisie-. Chaque livre comprenait douze chants, nombre fatidique et virgilien, auquel Spenser tenait; il fallait être compliqué et régulier à la fois.
L'avantage de la donnée était le même, en plus grand,
1. Letter of Ihe Audiours expoumliiuj his ivjtole intention, adressée à Raleigh et datée du 23 janvier 1589 (n. s. 1590). J'écris, dit-il à son protecteur, cette lettre au sujet de mon poème, « for your better light in rcading thereof, being so by you coinanded». Complète W'or/iS, t. VIII, p. 315.
2. Plus un fragment de deux chants se rapportant à un septième livre qui aurait eu pour sujet la Constance.
que celui des églogues : pleine liberté pour tout dire, pour louer, blâmer, inventer, risquer, par allégories et allusions, une opinion sur les hommes et les choses, satisfaire par des peintures multicolores, chastes, libres, sombres ou brillantes, les goûts des lecteurs et spécialement de la cour, enfin reprendre l'éloge, toujours si important, des vertus et beautés d'Elisabeth. Pour la mieux célébrer, Spenser lui donne des rôles divers; elle est la Keine des Fées; elle est aussi Gloriana ou la gloire, et encore la généreuse Mercilla, et aussi la belle, secourable et bienfaisante Belphœbé. Elle est partout centre de l'œuvre bien plus qu'Arthur. Elle parait et agit dans le poème, et néanmoins descend d'une des héroïnes qui y figurent ; elle est aussi fille du soleil : dans le genre allégorique tout est permis. Les grands personnages du royaume purent se reconnaître sous les traits des chevalière du pays de féerie, et ils le lirent volontiers. Ils reconnurent aussi le pape, le roi d'Espagne, le roi de France, la reine d'Ecosse, avec autant de plaisir, sous des traits moins flatteurs.
Les inconvénients de la donnée sont considérables : elle ne forme pas un sujet. Moins sensible peut-être qu'on ne l'était autrefois au.\ vertus du nombre douze, le lecteur d'aujourd'hui estime que le poème tourne sans avancer. Cette liste de vertus soi-disant tirée d'Aristote est bien arbitraire ; pourquoi pas onze ou treize? et quand nous saurons qu'Arthur les possédait, ce que d'innombrables incidents, épisodes, histoires intercalées, nous font souvent oublier, nous ne nous sentirons pas davantage entraînés par un mouvement d'épopée : ce qui nous donnerait ce sentiment serait quelque grand fait de sa vie accompli grâce à la possession de ces douze vertus, sans que pas une y manquAt; il faudrait que, grAcc à elles, il prit quelque nouvelle Troie ou délivrât une autre Jérusalem ; aloi*scom-
LA REIiNE DES FEES. 421
mencerait l'épopée. Jusque-là nous n'en aurons que le péristyle et la façade immense, fragile, belle à voir.
Souvent, pendant l'hiver de 1590, et plus tard en 159G, au cours de leurs après-midi oisives, quand ils n'étaient pas occupés au jeu de paume, ou retenus à Greenwich par leur service près de la reine, ou assis sur la scène de ces théâtres dont la renommée grandissait, les nobles personnages pour qui Spenser avait écrit s'approchèrent des grandes embrasures claires de leurs palais en bordure sur la Tamise et, s'étendant sur les coussins, ouvrirent le joli volume que venait de publier William Ponsonby, un des éditeurs à la mode. Jeunes, ils avaient beaucoup vu déjà, voyagé, guerroyé, agi. Les merveilles des châteaux de France leur étaient familières, les splendeurs de Venise aussi, celles de Mantoue, celles de Ferrare ; ils avaient rapporté, qui un livre d'Aide, qui un tableau de Véronèse, essuyé des tempêtes sur l'océan, connu le grondement des batailles, l'excitation de la guerre, des intrigues, des tournois, des amours. Us avaient lu les sonnets de Ronsard et l'épopée d'Arioste, et voici que, eux aussi, enfin, lointains descendants de Brutus le Troyen, et compatriotes d'Arthur, ils possédaient un ample poème épique, tout à leur honneur, spécial à leur pays et où se reflétaient leur caractère, leurs aspirations et leurs goûts, avec leurs inconséquences et contradictions, mais vus en beau, et reproduits en un miroir flatteur. Assis donc dans la belle lumière des grandes fenêtres ouvertes sur le fleuve, ils partaient en esprit pour le merveilleux pays de Féerie, et apercevaient, tout d'abord, « un gentil chevalier galopant dans la plaine ».
Ainsi débute le livre l", consacré à la vertu de Sainteté. Ce chevalier porte une croix rouge ; une dame blanche le suit, montée sur un âne blanc, conduisant un agneau blanc et escortée d'un nain. Nous saurons plus tard qu'elle s'ap-
pelait Una. La plus aflreusc des tempêtes les oblige ù s'abriter dans un bois ; quand ils veulent en sortir, ils no peuvent plus; tous les sentiers se ressemblent. La fatalité les a conduits au pays d'Erreur, et voici la caverne du monstre et le monstre lui-même. C'est une bête femelle, horrible à voir, « haïe de Dieu et des hommes », et qui nourrit *( mille petits de ses mamelles empoisonnées ». Una tremble. l>e chevalier attaque la bête, la blesse à mort; elle vomit, dans un flot de poison puant, des livres, des papiers et des crapauds sans yeux, qui rampent dans Therbe visqueuse. Ses petits la voyant morte la dévorent avec tant de gloutonnerie qu'ils en crèvent. Le chevalier est sur le point de suffoquer tant l'odeur est horrible. Un spectacle un peu coreé n'était pas fait pour déplaire ; ces seigneurs ensatinés, frisés, dorés, en applaudissaient bien d'autres aux théâtres de Southwark; réalisme et lyrisme mêlés leur plaisaient. Ne s'agissait-il pas, du reste, de l'Erreur, c'est-à-dire de la tourbe de misérables qui ne croyaient pas comme la reine et comme eux, ces papistes, ces dissenters dont les carcasses pendaient à tous les gibets? Le spectacle décidément était agréable.
Cette aventure finie, Croix-Rouge et Una en cherchent une autre, mais d'abord ne trouvent rien. Enfin ils aperçoivent un vieil ermite, sa hutte, sa chapelle ; c'est l'ermite classique si souvent peint par les miniaturistes du moyen âge. Mais non, en réalité c'est un magicien, Archimago ou Hypocrisie, ou encore Catholicisme. Archimago est papiste et marmotte des Pater et des Avé. 11 crée, par enchantement, une fausse Una (procédé imité du Tasse) qui vient tenter en vain Croix-Rouge dans son lit, puis un faux écuyer qu'il met aux bras de la fausse Una; il montre ce spectacle à Croix-Rouge qui, fort dégoûté de sa compagne, l'abandonne et s'en va, suivi du nain. Una, à son
réveil, ne comprenant rien à ce qui lui arrive, part à la recherche de son compagnon ; le soir vient, elle n'a trouvé personne, elle s'arrête chez une sorcière infâme, Corceca, qui représente aussi le catholicisme, et nasille neuf cents Pater et deux mille sept cents Avé par jour. Au sortir de ce repaire, Una est prise et quasi violée par le païen Sansloy, mais délivrée par des faunes à qui elle enseig'ne la vraie religion. Un chevalier, fds lui-même d'une « douce dame », violée par un satyre, survient et l'emmène, tandis que Croix-Rouge, après divers incidents, tombe dans les rets de la belle Fidessa, qui se dit fille d'un empereur des bords du Tibre. Il visite, sous les auspices de sa nouvelle amie, le palais d'Orgueil et assiste à un pageant ou triomphe, de style moyen âge, où il voit passer le char des sept péchés capitaux. Le charme de Fidessa est irrésistible; Croix-Rouge faiblit, et il finit par être jeté, couvert de honte et privé de toute force morale ou militaire, dans les prisons du géant Orgoglio. Le Prince Arthur arrive par bonheur, portant les armes enchantées qu'il tenait de Merlin ; rien qu'au son de sa trompe, les portes du château tournent sur leurs gonds et s'ouvrent d'elles-mêmes. Le donjon est abattu, Fidessa est prise et on reconnaît en elle Duessa ou Fausseté. Dépouillée de ses vêtements, elle apparaît aux regards sous Taspect d'une vieille immonde, sale, nauséabonde, ayant « au croupion » une queue de renard, ruisselante d'ordure. La description est répugnante au dernier point; tous les vices et toutes les trahisons sont attribués à Duessa; et quand les allusions transparentes de la seconde partie eurent levé tous les doutes, on comprend l'indignation de Jacques VI à constater que le poète avait entendu représenter en Duessa, non pas seulement Fausseté, mais sa mère à lui roi d'Ecosse, l'infortunée Marie Stuart, dont le cadavre mutilé gisait alors, depuis neuf ans, sous les dalles
de Peterborough. Spenser n'avait certainement pas cette générosité de cœur que l'infortune attendrit'.
Les heures passent; la Tamise roule aux pieds des murs ses vastes ondes, et la marée amène aux quais, que le tournant de la rivière permet tout juste de discerner, les richesses du monde. Dans son embrasure de fenêtre, le lecteur jette à peine, de temps en temps, un regard distrait sur un spectacle qui lui rappelle la puissance de sa patrie : le livre sur ses genoux lui en offre une plus brillante image; il ne peut s'en arracher, son cœur se dilate ; ce que le poète aime et déteste, c'est bien ce qu'il aime et ce qu'il déteste lui aussi. Tous les ennemis d'Elisabeth sont des Archimago, des Corceca, des Duessa ; ils sont faux et sales, ils ont des queues de renard au croupion. Sire Bourbon (Henri IV) est un vil sycophante sans foi et sans honneur-. Le lecteur, comme le poète, eût cru manquer de patriotisme s'il s'était dit qu'il n'y avait peut-être pas, après tout, si grande différence entre un roi Bourbon quittant le prêche pour la messe et une reine Tudor quittant la messe pour le prêche. Nul scrupule pareil : on ne saurait comparer le jour et la nuit. Elisabeth a toutes les vertus ; elle est aussi belle que chaste et aussi bonne que belle : « comme la lampe de Phébus, elle répand sa lumière sur le monde entier ». Gloriana
t. Tous les (friers quelconques, formulés contre Marie Stuart, sont reproduits, tenus pour prouvés et exposés par « Zèle u : assassinat, incontinence, adultère, « sédition », et même « lewd impiety u. S|>easer a, d'ailleurs, soin de spéciQer qu'il s'agit bien de la même Duessa qu'autrerois, « de belle apparence » :
Tliat Taise Duessa \^liicli iiad «rought great care And mickie mischiere unto many a knight.
Liv, V, chant ix, t. VIII, p. 29. Les protestations de Jacques VI, réclamant la « mise en accusation et le châtiment u de S|HMiser. Ii);urent dans les Cnlendars of State Papers, Scotland, 1589-1603; Rob. Bowes à lord Burghley, l'I novembre 1596.