CHAPITRE IV
Le premier objet d'un traité de morale est d'instruire; le premier objet d'un roman est de plaire. Un traité pourra charmer, mais c'est là un résultat secondaire; un roman pourra instruire, mais c'est, ou du moins ce doit être pour lui, l'accessoire.
Les récits en prose, composés en vue de plaire, œuvres d'art et de beauté, abondèrent de très bonne heure en France, le pays d'Europe où se forma le plus tôt, pour se conserver le plus tard, vivante en toutes ses parties, une littérature complète, prose et vers, histoire, romans, discours, drames, odes, chansons, élégies.
L'Angleterre, on s'en souvient, s'y prit à deux fois; elle commença, puis recommença; ses premiers débuts furent anglo-saxons, c'est-à-dire germaniques; ses seconds débuts furent anglo-français, c'est-à-dire pénétrés d'esprit latin. Ces origines diverses se fondirent et le résultat fut une littérature anglaise, diftérente de la germanique et de la française; un développement plus rapide que celui des peuples du centre et du nord de l'Europe, demeurés tout germains; moins rapide que celui des peuples du midi : aussi bien avait-il commencé plus tard.
L'égalisation chronologique avec ces dernières nations tendit peu à peu à s'établir; déjà on l'a vue complète en certains genres, presque complète en d'autres : trente ans seulement séparent les premiers succès de Spenser de ceux de Ronsard. Quelques différences pourtant demeurent, et la plus sensible de toutes apparaît dans ce genre, si glorieux plus tard en Angleterre, le roman en prose.
L'art de conter est, pour ainsi parler, inné chez les peuples de France et d'Italie; et si spontané, si répandu que soit chez eux ce don, ils sont loin 'de le considérer comme chose vulgaire; ils en apprécient au contraire toute la valeur. Sans peine apparente et comme en se jouant, ils écrivent, en une prose simple, claire et vive, pareille à l'eau courante, des récits que les ignorants ou les inattentifs prendront pour des riens : eux savent que ce sont des œuvres d'art et qu'elles méritent d'être conservées à l'égal des meilleurs poèmes. De très bonne heure, ils ont eu la révélation des mérites do la prose, la vraie prose, celle qui rejette l'ornenicnt poétique et ne veut plaire que par ses propres moyens, celle qui se fait oublier, comme le fait au théâtre un bon acteur. On ne dit jamais du bon acteur : comme il joue bien! mais on dira : comme il faut qu'il ait bien joué pour nous avoir fait oublier sa pei-sonne et croire au personnage représenté! On se souvient du mot de Boccace : « Qui sait si, quand j'écrivais ces récits, d'apparence si modeste, les muses du Parnasse ne sont pas venues parfois s'asseoir à mes côtés »? Môme confiance, chez nous, dans l'art de la prose en sa plus grande simplicité : assemblés sur la rive du gave béarnais débordé, les conteurs de VHeptaméron se rappellent que, suivant l'ans de la cour de France, il faut, en pareille affaire, exclure « ceux qui auraient étudié et seraient gens de lettres; car Monseigneur le Dauphin ne voulait pas q^ leur art y fût mêlé, et aussi,
de peur que la beauté de rhétorique ne fit tort, en quelque partie, à la vérité de l'histoire ». Dans notre pays, en etlet, de siècle en siècle, les chefs-d'œuvre en prose avaient été nombreux : histoires émouvantes ou risibles, gracieuses ou éloquentes, faisant appel à tous les sentiments, berçant la pensée, touchant le cœur, en une langue si bien adaptée à son objet qu'elle eut étonnamment peu à se perfectionner, des auteurs dUAucassin et à' Amis, aux auteurs de Candide et de Manon.
En Angleterre, la foi dans la prose littéraire grandissait de manière continue, mais avec lenteur. Pour charmer, selon l'opinion générale, il fallait encore le vers. Si on employait la prose dans des œuvres de plaisance, on se justifiait, d'ordinaire, en invoquant l'utilité vraie ou supposée de l'écrit, comme font Caxton et Malory; ou bien on la fleurissait à l'égal du vers : autant d'excuses et de précautions montrant que la confiance n'était pas entière.
A l'avènement d'Elisabeth, ce signe de la Conquête n'est pas effacé, il s'en faut : la lente évolution de l'art de conter en prose frappe les moins attentifs. Sur le continent, les récits en prose se sont multipliés en variétés infinies : aux histoires à'Aucassin.^ aux anecdotes de La Tour Landry, aux Cent Nouvelles, à Jehan de Saintré, ont succédé VHeptaméron et Pantagruel ; après les contes de Boccace sont venues, en Italie, ces innombrables séries d'histoires dont la collection remplit toute une salle dans la vieille bibliothèque de Bergame. A Londres, on regarde, on admire; on se risque à imiter, mais de préférence en vers ; enfin on commence à traduire en prose, et c'est déjà un progrès. On traduit quelques œuvres isolées, comme l'histoire de Lucrèce de Sienne'^, la fameuse nouvelle latine d'i^Eneas Sylvius Pic-
1. Goodli history of (he... Ladye Lucres of Scène in T ii s kane, Londres, arant 1550. L'original latin, Opusculum de duobus Amanlibus Eurialo et
colomini; puis on s'aventure à former des recueils de contes tirés de l'italien et du français. Le premier parut huit ans après l'avènement d'Elisabeth, un autre, l'année d'ensuite, puis un autre, puis d'autres encore : le mouvement était donné '. Les compilateurs s'apercevaient avec surprise que cette littérature répondait à un besoin, qu'il y avait, dans leur pays aussi, un public pour elle, qu'elle pouvait charmer les heures vides des longues soirées d'hiver, distraire en voyage*, plaire aux femmes, répandre même des enseignements sérieux sous l'apparence d'amusements : bref, jouer exactement le rôle rempli, depuis, par le roman moderne. Pour tout cela, les vieilles histoires chevaleresques
Utcresia, écrit eo 1444, avait eu vingt-trois éditioDs dès le quinzième siècle. Elyol avait inséré, comme on a vu, dans son Goveniour. 1531, une histoire de Tite et (îisippe, adaptée de Beroaldo qui lui-même suivait IkMcace.
1. Principaux recueils : T/ie PaUice nf Plcasure, 1566 (vieux style), par W. Paynler, histoires tirées des auteurs classiques et de Boccace, Bandello, Straparole, la Reine de Navarre, « and other ilalian and french authoors » ; éd. moderne par J. Jacobs, 1890, S vol. 4-. Ce livre fut comme un urenier d'approvisionnement pour les dramaturges. Shakespeare lui emprunta deux de ses données; lieaumont et Fletcher, Marslon, Massinger, Middleton, Webster, Sbirley, etc. tournèrent aussi ces contes en drames. — Tragicrill Discourses, par G. Fenton, 15G7. — .1 briefr fintl pleasaunt diseourse of duties in marrifige. 1.j68, par Tilney, intéressant par le fait, nouveau en Angleterre, qu'une femme préside au récit de chaque journée. — Foresle or collection of historiés... done oui of French, 1571, par T. Fortescue. — A Petie Pallace of Pettie his Pleasiire. 1576, par G. Pettie. — strnunge and trngicnll historiés tninslnted oui of French, 1577, par Rob. Smyth. — Farewell to mililarie profession, 1584, par Barnabe Riche (contient la donnée de Twelflh Si<jh( de Shakespare). — .1/» Heplnnieron of civile Pisconrses, 158?. i>arG. Whelstone (contient la donnée de Measure for Measure). — Admirnhle and mémorable historiés (d'après Goularl) 1607, par E. Grimeston; également familières à Shakespeare. Sur les sources italiennes des nouvelles anglaises, voir E. Koeppel, Sindien znr Geschich/e der Italianischen .\ovelle in der Englischen Lite" ratur des sechzehnien Jahrhunderts, Strasbourg, 1892.
2. n Pleasaunt [tbey be] so well abroade as at home, to avoyde the griefe of winter's night and length of soramersday, whicli the travailers on foote may use fojr a staye to ease their weried bodye, and the journeours on horsback, for a chariot or lesse painful meane of travaile in steade of a merie companion to «borten the tedious toyie of wearie wayes ». Paioter, préface de son Palace of Pleasure.
ne suffisaient plus. Bien que la Mort d'Arthur, monument national et rajeunissement de vieilles légendes, gardât ses lecteurs, on demandait autre chose maintenant que « ces histoires au tissu râpé qui étouffaient au coin des cheminées, dans la fumée des feux d'hiver, et dont la lecture avait jadis doucement conduit nos pères de l'assoupissement au sommeil' ». Tout au plus les réimprimait- on, sous forme populaire, avec des bois grossiers, pour amuser les gens du commun, non par leurs mérites, mais au contraire par leurs invraisemblances, les surprises et les déguisements dont elles étaient pleines. Ces lecteurs-là se souciaient peu de peintures de la vie commune qu'ils ne connaissaient que trop déjà, mais beaucoup de rencontres inattendues, d'apparitions et d'exploits prodigieux. Ils devaient porter ce goût au théâtre, et il fallut bien, comme on verra, en tenir compte.
Le premier auteur qui risqua un récit original, en prose anglaise à la moderne, eut un succès prodigieux. C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, frais émoulu de l'Université, sans sou ni maille et parfaitement inconnu, qui s'avisa de répondre, dans la mesure où il les comprenait, aux aspirations nouvelles de ses contemporains. Il s'appelait John