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modèle et n'en plurent pas moins. Leur réussite eut, sur l'ensemble de la littérature, des elFets très importants. En répandant à profusion des récits très décousus et très improbables, mais toujours accueillis avec faveur, les conteurs fournirent aux dramaturges des données dont ceux-ci respectèrent l'invraisemblance, parce qu'elle était admise, A s'y conformer, ils avaient tout avantage : moins de peine d'abord, puis nulle cbance que leur auditoire, qui avait lu la nouvelle avant la pièce, leur reprochât de violer la vérité de l'histoire. Il fallait qu'ils fussent bien sûre d'un etlet tragique pour porter la main sur ces originaux qui nous semblent aujourd'hui peu dignes d'un tel respect, mais qui avaient, en leur temps, l'autorité du succès. Ainsi s'expliquent, comme on verra, beaucoup des impossibilités et contradictions des drames de Shakespeare, l'un des lecteurs les plus assidus qu'ait eus alors cette littérature.
Ancien élève de Cambridge, ayant voyagé en France, en Espagne et en Italie, où il avait appris, disait-il, « toutes les sortes de vilenie qui sont sous le ciel », ce qui était battre sa coulpe sur la poitrine du voisin i il n'eût tenu qu'à lui d'y apprendre autre chose), Robert Greene était, avec ses vices et sa vénération pour la bouteille, grand adorateur des muses, et cela vaut quelque indulgence. C'était le type du bohème de lettres de la période élisabéthaine, classe devenue nombreuse sur le pavé de Londres, depuis que l'art d'écrire et le goût de la lecture s'étaient répandus. Les membres de la confrérie vivaient, au hasard des occasions, joyeux ou navrés, insoucieux de demain, affamés ou gavés, mourant de faim dans le ruisseau, ou d'indigestion chez le voisin, ou d'un coup de poignard à la taverne. La plupart des romanciei-s et des dramaturges, car les deux classes étaient en rapports étroits, et la première fournit quantité de recrues à la seconde, vécurent de cette manière et mou-
rurent ainsi. Une existence correcte était pour les lettrés d'alors, au témoignage de Mères qui les connaissait bien, un phénomène « quasi miraculeux ^ ».
Parmi tous, Greene se distinguait : mieux doué et plus bohème. « Il avait reçu de la nature, écrivait Nash, plus de vertus que de vices, et, en outre, une gaillarde barbe rouge, pointue comme un clocher, qu'il entretenait amoureusement sans la couper et à laquelle on aurait pu accrocher un médaillon tant elle était longue et pendante... Quel bon garçon c'était » ! Avec sa merveilleuse facilité de plume, il pouvait, toujours d'après Nash, écrire, en un jour et une nuit, son meilleur roman : « et heureux le libraire qui avait la chance de payer, fût-ce très cher, jusqu'à ses fonds de tiroir ! Mais il lui était bien indifférent de gagner de la réputation par ses écrits... Son unique souci était d'avoir toujours dans sa poche de ces amulettes qui permettent de faire apparaître, à tout instant, un bon verre de vin- ».
Aucun ordre dans cette tète romanesque ; il n'en met ni dans ses romans, ni dans ses pièces, ni dans sa vie. Après un an de mariage, il abandonne sa jeune femme et son enfant nouveau-né. Il fréquente, au gré des circonstances, les grands seigneurs, les poètes, les acteurs, les mécréants, les sacripants; se lie et se querelle de tout cœur avec les lettrés les plus en vue : Marlowe, Watson, Lodge, Peele, Nash, léguant à la fin, à ce dernier, le soin de continuer une interminable querelle avec Harvey. Il adopte, un moment, pour maltresse, la sœur de Cutting Bail, voleur pendu à Tyburn, et vit alors dans les pires bas-fonds de Londres, parmi les vauriens et les escrocs, écrivant toujours, facilement, abondamment et avec succès. « Ma bourse s'enflait et se dégonflait, dit-il, comme la mer aux heures de marée ». Un ser-