SIDNEY ET SON ARCADIE
l'admiration de l'Europe. Enfin, s'il fallait en croire Fulke Greville lord Brooke, intime ami de Sidney, quantité d'intentions morales auraient été cachées sous ces revêtements poétiques et une manière de Reine des Fées en prose se déroulerait sous nos yeux au pays de bergerie. Tout le roman serait allégorique et rempli d'enseignements profonds. L'intérêt de cette assertion est de montrer combien on se préoccupait encore de l'utile; Brooke, écrivant après coup, tient à faire attribuer à son ami ce mérite si important i. Quant à Sidney lui-même, il disait négligemment n'avoir écrit que pour soulager son cerveau de trop de fantaisies dont il était plein : le mieux est de le croire.
Grande est, en effet, la part de la fantaisie dans son roman. Son Arcadie est la plus imaginaire que poète ait jamais visitée; ses héros sont tous des rois, ou des fils de rois; les bergers qui les entourent sont spirituels et bien disants ; ils échangent des propos en vers, et voilà des églogues; mais ils observent les distances et restent dans leur rôles, et nous voici à la Cour ; ils sont là pour le décor et l'ornement, pour amuser les princes quand ils s'ennuient, et les tirer de l'eau quand ils se noient. Les personnages marquants sont des amoureux comme le prince Musidorus et le prince Pyroclès, épris des princesses Paméla et Philocléa, filles du roi d'Arcadie. Ils tirent l'épée, gagnent des batailles contre des Ilotes, luttent contre des lions et des ours, se distinguent dans les pas d'armes. Pyroclès déguisé en femme et pris pour une amazone, doit se défendre encore contre les entreprises amoureuses du vieux roi Basilius, dupe du déguisement, et contre celles de la reine, plus dangereuses encore parce qu'elle a deviné la vérité et
1 . «In ail thèse créatures of his making, bis intent and scope was to turn the barren philosopliy precepts into pregnant images of life », etc. The life of the renoivned S'' Philip Sidney, Londres, 1652, 12°.
qu'elle est jalouse de sa propre tille. Les femmes, en revanche, se déguisent en pages, ce que nous reverrons souvent au théâtre; les breuvages qui donnent les apparences de la mort, mais en réalité seulement le sommeil, font merveille; et un public, prévenu par les romanciers, les retrouvera sans surprise à la scène.
L'amour, en Arcadie, est le grand mobile des actions; Sidney se montre vrai romancier par le soin qu'il prend d'en varier les aspects : amour coupable et terrible, entraînant l'oubli de tous les devoirs chez la reine Gynécia; amour de sensuel vieillard chez le roi; chastes amours de jeunes gens chez Pyroclès et Paméla. Les discours, les monol(),i:ues et les prières des héros troublés par l'éternelle passion nous montrent leur cœur, et l'éloquence de Sidney égale, par moments, celle des .yrands tragiques de son époque. Le rôle de Paméla est si noble et si touchant qu'il fournit, par la suite, mieux qu'un simple nom au lointain successeur de Lyly et de Sidney : Hichardson. Sa prière, quand elle est au pouvoir de la méchante Cécropia, est si fervente que Charles I"" la répéta dans ses derniers jours, à la grande indignation de Milton : le roi eût pu, en effet, puiser dans quelque livre plus sérieux; mais dans aucun il n'eût trouvé des paroles plus graves, convenant mieux à son sort '.
Malgré la fougue de leurs sentiments, les personnages de l'Arcadie s'expriment avec dignité et décence. Vaillants comme des lions devant l'ennemi, les princes de ce pays tremblent comme la feuille devant leur aimée; ils se nourrissent de sourires et sont altérés de doux regards. Pyroclès, assistant, en sa fausse qualité de femme, au bain de sa mal-
1. Ct,'lle priî-re figure en effet parmi les « Praiers used Ity liis Majestie in Ihe time of liis sufferings », à la fin de 1' Etxùv ^a<n>ixi^, 1G48. C'est mot à mot <^Ue de Paméla, sauf bien entendu la dernière phrase qui, dans le roman, contient une allusion à .Musidorus (livre III, p. 248 de led. de 1633).