SIDNEY ET SON ARCADIE
resse dans le Ladon, est près de s'évanouir d'admiration.
Une pointe d'humour relève çà et là, mais très rarement, le sérieux du récit. « Croire, dit la méchante Cécropia, que Dieu s'occupe tant de nous, c'est comme si les mouches se figuraient que l'unique occupation des hommes est de savoir laquelle bourdonne mieux et vole plus agilement ». Un épagneul sortant de l'eau secoue ses poils « comme les puissants savent faire pour se débarrasser de leurs amis ».
Les paysages sont radieux et fleuris ; surtout ils rappellent de près ceux de l'Angleterre. Les demeures des princes d'Arcadie sont des châteaux de riches lords anglais, avec les ornements compliqués et somptueux, aimés de Cecil et de Leicester. Le parc du noble Kalander ressemble aux jardins représentés par Isaac Oliver dans son portrait de Sidney lui-même ^ ; encore ofi're-t-il des curiosités supplémentaires; Versailles est simple en comparaison : une fontaine est faite d'une « Vénus nue, en marbre blanc, sur laquelle le ciseleur avait déployé une telle habileté que les veines bleues du marbre se trouvaient juste en place pour représenter au naturel les ravissantes veines du corps de la déesse ».
Sidney détestait l'euphuisme, mais aimait la parure; il croyait qu'un poème peut être indifl'éremment en vers ou en prose, le point étant d'écrire en langage poétique ; il cherchait à distraire une femme intelligente et élégante, et les femmes de son temps aimaient les immenses collerettes, les doubles et triples rangs de dentelles, les bijoux d'or émaillés et constellés de pierreries. 11 mit donc ses phrases en grande toilette, passa des collerettes à ses périodes et les fit avancer en mesure comme dans un défilé de cour. Le succès fut d'autant plus vif que l'ornementation
1. Miniature au château de Windsor, reproduite en héliogravure dans la première édition de Euglixh Novel.
était aussi chargée que chez Lyly, et cependant toute différente : Sidney offrait un plaisir nouveau. Ses procédés, on pourrait dire ses manies, sont aussi factices et aisés à discerner que ceux des euphuistes. Ils consistent dans la répétition antithétique et cadencée, non pas seulement des mêmes lettres, mais des mêmes mots dans les phrases î\ etlet; ensuite dans l'attribution persistante de la vie et du sentiment aux objets inanimés. Phalantus provoque son adversaire à se battre « pour l'amour de son Honneur ou pour l'honneur de son Amour ». Basilius a, « dans sa vie publique, le bonheur d'être un prince et, dans ce bonheur, a le bonheur d'être un prince bien-aimé », et dans sa vie privée, des « bénédictions » qui sont le pendant de ses bonheurs. L'autre genre de recherche est familier aux poètes de tous les temps; employé avec réserve, il a donné des vers mémorables et justement admirés; employé sans réserve, il a donné des vers célèbres par leur mauvais goiU. La littérature d'Elisabeth fournit d'abondantes moissons des deux espèces; Sidney, dont la prose rend cet abus encore plus sensible, appartient, par malheur, surtout à la seconde. Cet homme de tact, ce critique disert, ce poète exquis a fourni des échantillons de mauvais goût si raffinés que la plus perverse imagination ne saurait aller au delà. Dans son Arcadie, les vallées se consolent de leur bassesse îi cause des rivières d'argent qui serpentent au milieu d'elles; les vagues du Ladon se poussent l'une l'autre pour arriver plus vite à l'endroit où Philocléa se baigne, mais celles qui l'entourent refusent de s'en aller. A la suite d'une tempête marine, « surnagent une quantité de cadavres qui montraient, non seulement la violence des éléments, mais encore que la principale violence venait de l'inhumanité humaine. Car ces corps étaient couverts d'horribles blessures et leur sang avait, pour ainsi dire, rempli les lidos du vi-