SIDXEY ET SON ARCADIE
sage de la mer; et il semblait que celle-ci ne voulût pas le laver, afin que ce sang- témoignât qu'elle n'est pas toujours en faute lorsque nous condamnons sa cruauté ^ ». Même les amouristes trouvèrent rarement mieux que cette mer qui ne veut pas se laver.
Il en fut du style comme des. données; cette manière d'écrire devint, grâce au succès de Sidney et de ses imitateurs, une manière admise : que les pédants discutent, c'est leur affaire; la masse fut transportée d'aise. Les feux d'artifice, les jets d'eau, les traits d'esprit, voilà son affaire ; elle jugeait spirituelle cette recherche. Quand l'arbitre du goût, le patron des écrivains, le modèle des chevaliers, parait sa prose d'une surabondance d'ornements poétiques, on pense si le doute pouvait venir à l'esprit d'un faiseur de pièces qui composait, au courant de la plume et sans ratures, des drames pour le théâtre du Blackfriars ou du Globe. Dans l'œuvre de Shakespeare, ces fleurs d'un genre admis et autorisé abondent, principalement au cours des passages à efiFet, destinés à fixer l'attention de tout l'auditoire. Le grand poète avait lu V Arcadie comme le reste des romans de l'époque; il lui emprunta un épisode de son Roi Lear.
Le succès du roman était là, d'ailleurs, pour augmenter, par l'effet d'attraction usuel, la force de l'exemple : un succès aussi grand que celui à'Euphuès. Quinze ou \'ingt éditions parurent en moins d'un siècle; les dames cessèrent d'être euphuistes. pour devenir arcadiennes ; Ben Jonson se moqua d'elles, mais elles haussèrent leurs belles épau-
1. « And amidst tlie precious Ihings weie a number of dead bodies, which likewise did not onely teslifie both éléments violence, but that the chiefe violence was growne of humane inhumanily : for llieir bodies were full of giisly v^ounds, and their blood had (as it were) (illed the wrinkles of the sea's visage : which it seemed the see would not wash away, Ihat it miglit witnesse it is not always his fault, when we condemne his crueliy ». (Tempête du début.)
les et persistèrent à parler le langage d'Arcadie '. Les filles des bourgeois imitèrent les dames de la cour et les Chrysales du temps d'Elisabeth et des premiers Stuarts leur interdirent en vain cette lecture troublante : « Au lieu de lire VArcadie de sir Philippe Sidney, qu'elles lisent donc le catéchisme de la bonne ménagère ! Je n'aime à aucun égard les poètes femelles^ ». Des poèmes, des nouvelles isolées, des drames, furent tirés de l'Arcadie^; elle était encore d'une lecture courante au temps où fleurissaient les maîtres romanciers du dix-huitième siècle et eut deux éditions entre hi publication de Hobinson et celle de Pamèla. Sidney compta parmi les tout premiers auteui's anglais connus en France. Du Bartas, dans sa Deuxième Semaine le cite avec honneur sous le nom de « milor Cidné ». Il fut deux fois traduit en français dans le même temps, et une guerre littéraire des plus vives éclata entre ses interprètes, chacun se vantant d'éire seul à connaître cet idiome étrange, ignoré de tous alors en France, la langue anglaise*. Le Cid avait déjà paru qu'Antoine Maréchal tirait encore de YArcadie
1. Lady Saviolina u does observe as pure a phra»e and use as choice figures in lier ordinary conférence as any be in Ihe Arcadin ». Every maii ont of his liitinour. 11, 1, joué en 1599.
2. Tlif plaine l'atli-tray to Prefenncnl. par Thomas Powell, 1631, éd. Furnivall, 1876 {New Shakxpere Societij), p. 173.
3. Exemples de poème : Argaliis and ParUtetiia, 162Î, par Quarles, dix éditions avant la fin du siècle; de nouvelles populaires : plusieurs sur le même épisode d'Argalus, 1691 et s. ; de drames : T/ir llr ofCiils. 1606, par John Day ; A Paxlornll called (fie Arradia. 1640, par Shirley, etc. J<:xemple d'imitation (style et donnée) : The roiinlesse of JHounttjunierirx Vrnnin, 16"îl, fol. J)ar lady Mary Wroth, nièce, ainsi que le litre le rappelle, de Sidney el de Marie comtesse de Pembroke : hommage au mort d réclame du libraire, instructif aux deux points de vue.
4. L'Àrcndie de la Comtesse de Pemhrok. mise en notre langue. !• par J. Baudoin, Paris, 1624; 2° par M"' Geneviève fhappelain et « un brave Rcnlilhomme », 1625. Sur celle querelle, voir Homan an temps de Shakespeare, p. 109 {Enylish Sorel. p. 274). Traduction allemande de VArcadie, par « Theocritus von liirschberg », Francfort, 1629.
NASH ET LA VIE COiMMUNE. 460
une tragi-comédie française en cinq actes et en vers^ Florian, au siècle suivant, mettait le chevalier anglais au rang des maîtres de la prose poétique qui avaient su faire parler avant lui les Estelles et les Némorins.
Pour Sidney, le comique était un genre bas; c'est à peine s'il trace dans son Arcadie un croquis de paysan poltron et, dans son masque, la Dame de Mai, une caricature de pédant. Les tendances mélancoliques de son esprit, reconnues en lui par son père dès l'enfance , blâmées par Languet, visibles sur ses portraits , s'accentuèrent avec les années : lui-même s'est représenté, dans sa bergerie, sous les traits du pensif Phillisidès. D'autres se chargèrent de combler la lacune qu'il laissait dans l'art du roman.
Cette première floraison du genre, que l'Angleterre connut sous Elisabeth, devait, en elfet, fournir des ébauches de toutes sortes; si bien que tous les genres, quels qu'ils soient, dont s'enorgueillit par la suite le dix-huitième siècle anglais eurent, à cette époque, leurs prototypes : romans d'aventures, romans historiques, romans psychologiques, romans de mœurs, récits comiques et peintures fle la vie commune ou abjecte.
Sur le continent, les spécimens des divei*ses espèces de romans fondés sur l'observation s'étaient multipliés de bonne heure. L'Italie avait, dans ses collections de contes, de nombreuses peintures réalistes; la France possédait, outre Rabelais, la Reine de Navarre et les professionnels du récit, cette étude d'un genre unique, le voyage autour de son esprit d'un homme de génie : les Essais de Montai-