La cour bergère
gne. L'Espagne, chez qui, à la suite de guerres dans tous les pays et sur toutes les mers, s'étaient multipliés les héros et les malandrins, consacra une abondante littérature aux uns et aux autres. Le fripon espagnol ou picaro, ingénieux, pervers, sans conscience, fier de ses hauts faits et de ses méfaits, contant avec satisfaction ses coquinerios dans la haute et la basse société, donna son nom à un genre, le genre picaresque. Le premier modèle avéré de la série, le Lazarille de Tormes, fut lu dans l'Europe entière : car les troubles du siècle avaient répandu un peu partout les picaros, et le personnage fut reconnu à Londres et à Paris comme à Madrid *. Ce fut, avec la Diane de Montemayor, l'un étant comme l'envers de l'autre, le livre espagnol le plus populaire au seizième siècle.
A Londres, l'intérêt pour les scènes de la vie réelle, apparaît dans les écrits en prose , d'abord sous forme de révélations sur le monde des vagabonds, escrocs, filous et usuriers-; puis de croquis d'après nature, intercalés dans des récits de diverses sortes, tels que la Vie des Anglais à Home, par Munday, 1582, où se trouvent, parmi les diatribes et dénonciations violentes, des épisodes de voyage, des es-
1. La première édition espagnole du Lazarille parut peu avant 1550; l'auteur est inconnu; traduction anglaise par D. Kowland : The jtlvasaiil hishn-tj of Lazare llo de Tonnes, Londres, 157C; 6* éd., 1653. Plusieurs des aventures insérées dans le Lazarille étaient populaires en Europe bien avant la publication du roman; jVn ai fourni la preuve au moyen des représentations peintes dans un ms. du quatorzième siècle; Atlietixuin, 29 déc. 1888 et English Waijfariiig Life. pp. 27 et 405. Cnzinan d'Alfarache de Mateo Aleman , autre roman picaresque espagnol qui eut un succès universel, parut en 159H ou 1599; traduction anglaise par Mabbes, 1G23.
2. La série en est considérable. Voir entre autres : The rrateniilye nf varahoiiiles. par John Awdeley, 15(;o-l ; A Cnreat... for common cursetors. par Th. Harman, 1566 ou 1567 (tous deux réimprimés par Viles et Furnivall, Harhj English Test Sociel;/, 1869); ^4/» Alarum againsl l'surers, par Lodge, 1584; plusieurs traités de Greene sur l'art de Conny-catrhiny (atlrap|ic-nigauds) : A notable iliscorertj ofCoosnage, 1591; Second part of Connycatching. i:*9t. etc.
sais de dialogue notés en cours de route et des observations intéressantes sur les gens et les monuments ^ Enfin paraissent quelques nouvelles et traités consacrés à la vie ordinaire par Greene, ses confessions et ses romans autobiographiques : son Dialogue entre les Culottes de drap et les Culottes de velours , satire des courtisans , des parvenus et des oisifs, sa Vie et mort de Ned Brovme, célèbre coupebourse anglais, dont le héros raconte, à la mode picaresque, ses propres aventures, premier en date d'une série qui comprendra plus tard le Colonel Jack et la Moll Flanders de Defoe '. Mais le meilleur roman picaresque de Greene est celui qu'il vécut et qu'il raconta lui-même dans ses diverses confessions. L'accent de la vérité vient du cœur et va au cœur; l'auteur, près de mourir, ne cache rien, trace des portraits réalistes, reproduit des dialogues entendus et nous fait pénétrer, à sa suite , dans les sociétés bonnes et mauvaises qu'il fréquentait. Il pousse la porte des tavernes et celle des théâtres; il fait voir les acteurs dans leur vanité, sous leurs beaux costumes, les auteurs dans leur fièvre et leurs espérances de gloire ; il montre du doigt un tout jeune homme qui ravaude, à tour de bras des tragédies et des comédies; on ne sait pourquoi, mais le public les préfère quand il les a retouchées : ce qui est pénible pour ceux qui les avaient écrites. Méfiez-vous de ce « Shake-scene » , dit Greene à ses compères en art dramatique ; il nous prend nos plumes et notre place. Ils pouvaient se méfier; Shake-
1. The EiKjliali Romayne Lijfe. 1582 (dénonçant les intrigues à Rome et ailleurs des Anglais catholiques). Du môme, outre son Zelmdo, divers écrits en prose, de style divers, un Rcporle of the éxecution of certaine traylours at Tiborne, 1582, encore contre les catholiques; plusieurs drames; des traductions d'Atnndis et autres romans.
2. A fjuip for an vpslart Courtier, or a ([unint lUspule hetveen velve.t Breeches and cloth Breeches, 1592; The life and dealh ofNed Browne one of the most notable cul pnrses in England. Ifeerein hee lellefh... in his owne persone... alrange praakx... 1592; Works, éd. Grosart, t. X.
scène devant tenir un jour beaucoup de place, en effet, dans la littérature sous son vrai nom de Sakespeare '. Il recommande encore à ses amis de fuir les mauvaises compagnies, ces courtisanes qu'il n'avait que trop connues et à qui le diable donne des figures d'anges, et il achève, par de bons conseils, tracés d'une main que la fièvre et la mort prochaine font trembler, ses tragiques « scènes de la vie de Bohême » sous Elisabeth.
Thomas Nash, un de ses meilleurs amis, appartenait comme lui à ce groupe de jeunes gens pleins de verve, d'entrain et d'imagination, ayant pas mal de savoir, peu de principes et point d'argent, qui brillèrent dans le temps que Shakespeare faisait ses débuts, se figurèrent pouvoir vivre de leur plume et, incapables d'ordre, moururent tous dans la misère, d'une mort prématurée : Nash à trente-trois ans 2, 3larlowe à vingt-neuf, Peele à trente, Greene à trentedeux. Pour eux et pour bien d'autres de leur temps, en mettant bout à bout les mots : drames, dettes, pamphlets, débauche, poèmes, Ilenslowe (le prêteur), prison, querelles, mort misérable, on donne une idée très suffisante de leur biographie. En ce qui concerne Nash, toutefois, il faudrait ajouter : inguérissable et triomphante gaieté. Ni la pauvreté, ni la prison, ni les torrents d'injures que dévei'sa sur lui Harvey ne changèrent rien à sa bonne humeur; et ce don lui assura une incomparable supériorité sur son pesant ennemi. Il écrivit sur les sujets les plus divers, « aussi vite, disait-il, que sa main pouvait trotter ».
Nash publia ainsi des pamphlets sans nombre, guerroyant contre Harvey, contre Martin Marprelate , prêt à ré-
1. Greene's Grofilsirorlh nf ll'iV. l.'»92; HV>/-*.>t. XII, p. 144. Principaux écrils (lu même genre par le même : fi reçues mouniiny (iarmenl. 1590(?); Fare" irell lo FolUv, i:>^l; Thr Iti'pi-ntnucr of Unhcrt Creeue. 1592.
2. Sur la fln misérable do Nusli, voir Dekker, A ttnighls conjuring. 1G07.
pondre à tout venant. Il composa, en une prose nerveuse et agile, une dissertation de philosophie sociale : VAnatomie de l'Absurdité; une étude de mœurs mêlée d'autobiographie : la Supplication au diable de Piètre Sans-le-Sou, où se retrouvent nos anciennes connaissances , les faux politiques, les vantards qui ont eu, à les en croire, « des corps à corps avec le jeune Guise » , les Anglais italianisés qui prononcent leur propre langue à la manière de « Monsieur Mingo de Moustrapo » , les inventeurs de sectes et de religions, aussi nombreuses en Angleterre « que les langues à la construction de Babel ». Nash donna encore une mascarade, un drame satirique qui lui valut la prison, un Écrit pwur le carême suivi de l'Eloge du Hareng Saur, fantaisie joyeuse sur le « roi des poissons », « le Père de la Patrie » : Nash était né à Low estoft, région où on le pêche ; enfin un vrai roman qui est son œuvre la plus intéressante : le Voyageur malheureux ou la vie de Jack Wilton ^.
Au cours de tous ses écrits, et au milieu des traverses d'une vie où le bonheur fut rare, Nash conserva une foi touchante dans la poésie et le beau en littérature. Ancien élève de Cambridge, il a lu les célèbres auteurs français, italiens et anglais, Chaucer, Gower et par-dessus tous. Rabelais ; les génies les plus différents l'attirent et il leur rend son tribut d'hommages avec ampleur et générosité : la con-
t. Œuvres principales : The Analomie nf AbsurdUie, 1589; Pierce Pcnilesse, his supplkalion lo l/ie Divell, 1592; T/ie unfoiiunnfe (raveller or t/ic Life of Jacke Wilton, 1594; Na.shcs Lenlen Sluff, 1599. Contre Harvey : Slrange Newea of the iniercepUng certainn lelters. 1,593 ; Hâve tvith you lo Saffron Walden, 1596. Nash n'avait voulu d'abord que défendre la mémoire de Greene grossièrement attaqué par Harvey, puis il continua la querelle pour son compte; elle devint si vive que l'autorité intervint et ordonna la destruction des pamphlets des deux adversaires, 1599. Nash a écrit quelques pièces, dont cette Isle of Dogs ( perdue), qui lui valut la prison. Né en 1567, ancien élève de Cambridge, il vécut, au plus tard, jusqu'(fn 1601. Works, éd. Grosart, 1883 et s., « vol.
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teniplation de leurs chefs-d'œuvre l'a pénétré de joie; c'est une dette de reconnaissance qu'il paye. Son admiration pour Rabelais ne Tempêche pas d'admirer aussi le »< céleste Spenser», « l'immortel Sidney », « le divin Marlowe ». La poésie est l'art suprême, les poètes sont les grands bienfaiteurs de l'humanité; ils améliorent ce qu'ils touchent, ils ont purifié la langue, celle même du <( vulgaire de Londres » qui s'éveille, grâce à eux, aux problèmes du beau ^ « S'il reste quelque part, au plus profond des poitrines humaines, une dernière étincelle des perfections qu'Adam connut avant sa chute, c'est dans la poitrine des poètes que Dieu a placé cette étincelle, l'image la plus pure qui soit de lui-^ ».
Plus remarquable encore et plus rare à cette date est l'importance que Nash attribue à. la prose : là aussi, penset-il, le choix des mots et des sons est important; il n'est pas indifférent d'employer des monosyllabes ou des grands mots 3; il faut varier son vocabulaire, fuir les termes abstraits, rechercher les expressions pittoresques et vivantes. Son défaut à lui est la surabondance : heureux de ses trouvailles, il les étale toutes; il met à la suite trois ou quatre mots faisant image; c'est la méthode de Habelais; l'art sobre et simple d'un Mérimée, qui sait qu'à chaque place convient un seul mot, demeure caché encore dans un lointain avenir.
Son roman, Jack Wilion, appartient au genre picaresque, mais se rattache aussi à plusieurs autres. Le héros est un coquin de page qui raconte ses aventures, plus proche, par ses origines et son éducation, de son successeur r,il