CHAPITRE V
Quatre Tudors avaient déjà disparu et, depuis bien des années, la reine Elisabeth avait succédé à la reine Marie sans que rien n'indiquât l'extraordinaire développement qu'allait prendre en Angleterre l'art dramatique. Pendant la majeure partie du seizième siècle, ce pays eut encore, si l'on peut s'exprimer ainsi, la littérature théâtrale de tout le monde. Les différences étaient faibles ; elles n'ont attiré l'attention que parce que, plus tard, elles devinrent énormes.
Avant le dernier quart du siècle, rien n'apparaissait dans l'ile qu'on ne vit aussi ailleurs. Les Mystères gardaient leur popularité; on les joua d'un bout de la période à l'autre; la Création, l'Epiphanie, la Passion, la crèche de Bethléem et la croix du Golgotha édifiaient toujours la foule; les vantardises des tétrarques, des sultans et des empereurs païens, les farces et les méchancetés des diables continuaient de la terrifier et de la divertir. Sir Thomas More parle, avec l'expérience d'un spectateur, des « folles fureurs et bravades outrecuidantes d'un Sultan dans une pièce » ; Shakespeare se moque d'Hérode, en homme qui l'a vu se démener sur les tréteaux, et Carew définit le langage espagnol « un idiome
tapageur, comme un diable sur la scène • ». Les sujets reli- ^eux demeuraient tellement populaires que lorsque Londres eut ses théâtres et ses troupes régulières d'acteurs, les dramaturges professionnels du temps d'Elisabeth composèrent encore, pour plaire à la foule, quantité d'Esther et Assiiérus, d'Abraham et Lot, de Tobie, de Samson^ et de Josué, qui donnèrent d'aussi belles recettes que les pièces de Marlowe lui-même; et les puritains s'indignaient de ces profanations de la parole divine"^. Dans l'inventaire de la troupe du lord Amiral, on trouve, en 1598, cet accessoire significatif, une « gueule d'enfer '' ». De môme, en province : on jouait à Beverley, en 156i, un drame biblique et, parmi les accessoires ou décors en charpente, figuraient l'immanquable « gueule d'enfer », la « ville de Jérusalem avec tours et pignons », et le « palais du roi de Ninive* ». Les représentations de Mystères ne cessèrent définitivement à Beverley qu'en 160i.
Comme les pays du continent, l'Angleterre avait ses Moralités sages, pieuses et bien disantes, avec une note mélancolique fréquemment répétée ^. Les Vertus y prêchaient
1. Epislle coneerning Ihe excellencies of the Englith tongtie, publiée à la suite des Remaines de Camden, 1614.
2. Pièces figurant, aux années 15!(4 à 1602, dans le registre d'IIenslowe (plus loin, p. 506) Difinj ; Shakespeare Saciehj, 18*5. Protestation de Slubl»e*, Aiialomy of Abuses, 1583, éd. Furnivall, p. 140.