‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 159 sur 290 · The Malcontent, imprimé en · texte numérisé non relu

The Malcontent, imprimé en

assurant que le chef-d'œuvre est fini, quasi fini, et aura un énorme succès, Daborne eût pu figurer avec lionneur dans le roman d'Henri MUrger. Ce qui lui est particulier et bien de l'époque, c'est sa fécondité; il écrit sans cesse, achève précipitamment, recommence tout aussitôt, et mène de front la composition de deux drames à la fois : « Si cette pièce ne vous plait pas à la lecture, vous aurez l'autre, qui va être achevée en un clin d'œil; car, pardieu, celle-là est une bonne pièce et vous en serez content!,.. Mais envoyezmoi dix shillings et prenez ces cahiers; vous y trouverez la pièce complète, à part une courte scène », Il écrit et recopie et, malgré sa hâte, est en retard : « Vous m'accusez de manquer de parole? C'est vérité que je vous avais promis la dernière scène ; mais, pour vous montrer que j*ai vraiment fini, je vous envoie le brouillon et la copie que j'étais en train de faire, quand votre messager est venu, et il pourra vous le dire, et si d'importantes ail'aires ne m'avaient pas interrompu, j'aurais terminé la nuit passée' ». Ce qui donne encore à Daborne un caractère à part dans la galerie des types du pays de Bohème, c'est que, tout en rimaillant ses pièces, seul ou avec Cyril Tourneur ou n'importe qui, il rêvait de se trouver une profession plus stable ; que, de toutes les professions possibles, il avait choisi l'Eglise, et qu'il parvint à ses fins, reçut les ordres, prêcha des sermons, en publia un, et mourut doyen de Lisraore.

En possession de « books » ou manuscrits de pièces, œuvres tantôt d'un Daborne, tantôt d'un Shakespeare, les troupes faisaient de leur mieux pour se garer des imprimeurs, leurs grands ennemis. Une fois le texte public, les compagnies rivales pouvaient s'en emparer. On insérait

I. AUrijH Paprrs. pp. 66 et s. Deux seulement des pièces de Daborne subsistent. Voir Anglin, t. XX et XXI, publications de M. Swaen.

donc dans les contrats d'association des châtiments énormes pour « tout membre de la troupe qui imprimerait ou ferait imprimer n'importe quelle pièce présentement en usage, ou qui serait achetée par la suite ». La pénalité était une amende de quarante livres, l'exclusion de la compagnie et la perte de toute part dans le stock commune La publication des pièces appartenant à leur troupe, et qu'on avait pu préserver jusque-là des imprimeurs, fut le gagnepain de plusieurs acteurs, à la fermeture des théâtres en 16i22.

De la cession complète de leurs droits par les auteurs, du grand soin qu'avaient les compagnies d'empêcher la publication des pièces tant qu'elles les jouaient, et de leur peu de soin à les conserver ensuite; du caractère subalterne généralement attribué à l'art dramatique , résulte l'incroyable destruction que permettent de constater les listes d'œuvres théâtrales du temps d'Elisabeth. Bien qu'il subsiste une quantité de drames prodigieuse par comparaison avec les autres pays, ce n'est rien à côté de ce qui fut rimé, appris, mis en scène et applaudi chez nos voisins à ce moment. Les deux tiers des pièces que mentionne Henslowe sont perdues. Sur quarante-neuf pièces écrites par Chettle, seul ou en collaboration, cinq seulement furent imprimées.

Ces théâtres, en nombre inouï pour l'époque et unique en Europe, étaient bondés de monde; nos « théâtres bondés » est une expression courante d'alors 3. Pour venir aux

1. Contrat 10 mars 1607-8, concernant le Whitefriars Théâtre. Voir Greenstreet; Transactions of the New Shakspere Society, 9 nov. 1888.

2. « Some picked up a litlle money by publishing the copies of plays... kept up in manuscript ». Historia Hislrionica, 1699, dans Dodsley's Old Plays, éd. Hazlitt, t. XV,

3. « Our thronged théâtres », Drayton, Idea, sonnet 47. — « This ihronged round », Ben Jonson, Everyman oui of his humour, « Induction». — «The

représentations, bourgeois, boutiquiers, marins, soldats, gens de métier, provinciaux, trouvaient le temps et l'argent nécessaires. De simples artisans, des apprentis accouraient en foule S négligeant leur besogne, car les représentations avaient lieu en plein jour et commençaient h trois heures. Les citoyens modestes qui dînaient vers midi, à Vordinaire ou restaurant à prix fixe, pour un penny et demi, les galants, les prodigues, les gens huppés qui fréquentaient Vordifiaire à la mode et payaient dix-huit pence pour un menu de mouton braisé, oie et coq de bruyère, rôdaient quelque temps autour de Saint-Paul, entraient un moment dans une boutique de libraire et discutaient la dernière publication parue, « même s'ils ne savaient pas lire », parce que c'était une élégance d'agir ainsi 2, Puis, par un mouvement naturel et comme instinctif, s'acheminaient vei"s les théâtres. « Qu'allons-nous faire ))?dit un personnage de Rowlands; « si nous allions au Globe voir une pièce ^ »? En route donc !

En voyant apparaître, aux escaliers de la Tamise, le contingent quotidien des amateurs de théâtre, les bateliers innombrables au long des quais remplissaient l'air de leurs clameurs, offraient leurs services, entouraient le client,

common people who rejoyse macb lo be al player and enlerliides >, Puttenhara (?) Arte of English Poésie, 1589 (éd. Arber, p. 9fl).— « If you resorte to Ihe Théâtre and Curtayne and otber places of playes in tbe cilié, you sliall on Ihe Lords day bave thèse places... so full as possible they can Ihrong ». Sermon de Slockwood, 1578 (Gosson, Schoole of Abuse, Arber, p. 9),

1. Un Londonien a rebukcs not bis [apprenlice] for resorling lo playes ». Gosson, Apologie of Ihe Schoole of Abuse, M. Arl)cr, p. 71.

2. Indications fournies par Middicton, Father llubbui ils talrs. 1604, et Dekker, The Guis Hornv-book 1609. Middieton mentionne les discussions littt*raires du cimetière de Saint-Paul : «tbe running a till of mis in booksellerâ' sbops ». }yorks, BuUen, VIII, p. 82.

s. Or sball we to the Globe aud see a play.

Letting of humours blood, 1600.

l'enlevaient presque. La navigation vers la rive sud commençait au bruit de milliers de rames, aux cris des galants qui marquaient leur importance par la sonorité de leurs jurons : « Rame! rame! rame! la peste te crève » ! Une foule égale à la population d'une ville moyenne passait l'eau à la fois. Les bateliers, « en sueur et n'ayant plus un fil de sec », abordaient aux escaliers de Bankside qui desservaient les théâtres, et l'instant du paiement étant venu, le tapage redoublait. Les convoyés offraient le salaire du tarif, sans pourboire, préférant, lit-on dans les plaintes d'un batelier d'alors, dépenser leur argent « en vin, tabac, et filles »; les rameurs les accablaient d'injures, remontrant que le tarif était ancien (il datait de Marie Tudor) et que le prix de la vie s'était beaucoup accru; des paroles peu mesurées « unreverend speeches » étaient échangées^ : précédents, arguments et jurons transmis de génération en génération, des bateliers aux cochers jusqu'à nos jours.

Une fois débarquée, la foule se subdivisait et se dirigeait, selon son caprice, vers les différents théâtres. Les pièces à jouer étaient annoncées par des affiches clouées sur des pieux et dont les gatherers^ de plus, tenaient un exemplaire à la main*^. « Vous m'obligeriez, écrit Daborne à Henslowe, en invitant le régisseur à faire afficher Eastward Hoe pour lundi ». Il n'était pas indifférent de regarder ces avis, car

1. Tous renseignements fournis par John Taylor, batelier et poète, « Ihe water-poet », dans The Irue cause of Ihe icnlennen's svil, concerning Players, 1613 ou 1614. Les watermen se plaignaient d'une tendance des acteurs à abandonner le côté sud de la Tamise pour jouer plus habituellement, dans la cité, ce qui privait la corporation nautique du plus clair de ses revenus. — Vous devriez, répliquaient les acteurs, demander, pendant que tous y êtes, qu'on transportât Saint-Paul sur le Bankside!

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