‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 163 sur 290 · Induclion de Baiiholomctr Pair · texte numérisé non relu

Induclion de Baiiholomctr Pair

3. «... Quas [coraœdias et Tragœdias] variis eliam saltatioaibus, suavissima adhibita rnusica, raagno cum populi applausu, (Inire soient », 1598. Hentzner, Itinerariiitn, Nuremberg, 1612, p. 131.

taverne faire grand'chère, plus souvent que tous les jours, avec connils, levreaux et toute sorte de viandes ». Quant au confort, il est incroyable, « car verriez... aux tavernes force foin dessus les planchers de bois et force oreillers de tapisserie, sur lesquels les voyageurs se assisent • ». Témoignage confirmé par les autorités municipales qui n'avaient guère plus d'indulgence pour les tavernes que pour les théâtres : on y boit jusqu'à la griserie, on y mange jusqu à l'indigestion, on se gorge môme de venaison, mets aristocratique; les gens de rien, « the meaner sort », y viennent en foule ; de « grandes énormités » y sont commises*. Le public des théâtres se retrouvait là presque tout entier : marchands de la cité, capitans qui faisaient sonner leurs éperons, corsaires enrichis contant leui*s prouesses, courtisans détaillant leurs succès auprès des dames de la cour, filles des rues qui accomplissaient en un clin d'oeil la conquête de ces conquérants, acteurs, auteurs, aspirantsauteurs, désireux de se faire connaître. Les pipes se ré-allumaient ; un « vielleux au nez rouge -^ » chantait la ballade du jour, satirique, grivoise ou guerrière, sur un air connu, que tout le monde fredonnait. Les critiques tiraient leur papier et discutaient les points notés au cours de la représentation; un poète disait des vers. Les questions dart littéraire intéressaient alors si vivement que les auteurs étaient, pour les tavemiers et gargotiers, une clientèle quasi indispensable. Leur présence était une attraction et une réclame. Un auteur, parlant bien et haut,

1. Perlin, Dt-sciiplion [du] Royaulme d'Aiiglettrie. fol. 18 el 21. Tableau moins flaUeurdans Earle; mobilier d'une taverne : « stooles, table and chamber pot ». Micro-cosmographie, lfi28.

2. Lettre du maire et des aldermen à Burghiey, G août 1573. Ellis, Original Mlers, V série, t. III, p. 37.

3. a... Our new found songs and soneta, which erery red nosc Tidler halli at his fingers end, and every ignorant aie kniglit will breath fort h over tiic polte ». Kash, Aiialomii- uf .\bsurili(ie, ir>90, sig. B iiij.

intéressant, attirant du monde, n'avait pas à craindre que le restaurateur lui présentât jamais sa note'. De pauvres diables de rimailleurs, dont les œuvres étaient de destinée incertaine, venaient à la taverne se recruter d'avance des admirateurs; ils révélaient, en confidence, leur titre et leur donnée aux galants qui trôneraient sur la scène, et ceux-ci, flattés de l'hommage, promettaient des applaudissements. Parfois aussi les poètes étaient si fameux que le silence se faisait de toute part, et devant un public vraiment émerveillé,, frémissant d'aise et d'admiration, un tournoi d'esprit se déroulait dans la salle entre un buveur qui s'appelait Jonson et. un autre qui sappelait Shakespeare. — « Quelles choses n'avons-nous pas vu faire, quelles paroles entendues, à la Sirène! » rappelait plus tard à Jonson un des héros de ces rencontres; « de ces paroles si agiles, si pleines de subtile flamme qu'on eût cru que ceux qui les prononçaient avaient voulu concentrer tout leur esprit en un seul trait; eussent-ils dû végéter ensuite stupides le reste de leur ennuyeuse vie... Et quand c'était fini, l'air demeurait imprégné d'esprit, au point d'en donner aux deux premières compagnies qui venaient ensuite prendre nos places- ». Bref c'était le paradis que ces tavernes; et on y rencontrait toute la création, y compris le serpent.

1. « I would further entreat our poet to be in league with the mistress of Ihe ordinary; because from her, upon condition that he will but rhyme knights and young gentlemen to her house, and maintain the table in good fooling, he may easily make up his mouth at her cost gratis ». Dekker, The Guis Horne-hoolio. Une taverne, dit Earle, « is Ihe stiidie of sparkling wits, and a cup of canarie their booke ». Micro-cosmographie, 1628. Qu'est-ce (|u'un « pretender to learningo? C'est un « great plagiarie of tavern-wit » ; ibid.

2, Mr. Francis Beaumonl's leller to Ben Jonson; Works, éd. Darlcy, II, p. 708.

Les théâtres sont construits, en nombre extraordinaire; nne foule immense les remplit tous les jôure; des troupes d'acteurs formés dès leur jeune kge au métier, représentent avec talent, dans un décor sommaire, mais en costumes étincelants, les pièces d'une multitude de poètes. Ce qui avait été vrai un peu partout des traductions d'auteurs latins et étrangers, est vrai maintenant des tragédies et comédies. Il existe dans la cité, et à Southwark, et à Slioreditch, de vraies fabriques de pièces, des usines où des ouvriers de talent, parfois de génie, et tous d'une incroyable fécondité, inventent, dialoguent, riment sans relâche des drames nouveaux, et avec cela suflisent à peine à la demande. Aussi, pour se faciliter leur tâche de Danaïdes et apaiser chez le public une « soif que rien n'étanche », se sont-ils fait des spécialités : au-dessous de l'ingénieur en chef qui dirige l'ensemble de la fabrication, tel collaborateur se charge du dialogue tragique, tel autre des facéties et calembours. L'un d'eux est qualifié, dans les écrits d'alors, de « meilleur fa])ricant public de données pour drames qui soit en Angleterre' ». C'est sa spécialité; on s'adresse à lui pour cela et non pour autre chose; quiconque le paye peut s'en servir, comme un sculpteur a son metteur au point et un peintre son metteur en pei'spective. Il lait les idées sur lesquelles il travaille, parce qu'il y a, par la \'ille, des voleurs de données de pièce dont on ne saurait trop se méfier 2.

1. « The best common pIay>plolter in England ». Middleton, dédicace de Fniheh- Iluhburds Tnles.

2. a Sancho. — I am a firebrand of Phoebus myself; we'll inroke together, so you will not sleal my plot.

Roderigo. — 'Tis nol my fashion.

L'immense production de ces usines au travail incessant n'est aucuneinent destinée à la cour, aux grands, ni aux habiles, mais bien à la foule. Les grands viendront au spectacle si le cœur leur en dit ; la reine mandera au palais la troupe qui aura joué une pièce à succès; ce n'est ni pour elle, ni pour ses courtisans que les ouvriers peinent et que le génie prête l'oreille à la muse. Le maître de qui dépend le sort des drames, le pain des acteurs, le salaire des poètes, c'est la multitude, le peuple anglais.

Il faut à ce peuple une nourriture conforme à ses goûts. Ses goûts né sont pas le produit de l'éducation; ils sont spontanés et naturels. Il les impose aux faiseurs de pièces. 11 aime, en effet, comme tous les peuples, à revoir sur la scène, embellis ou enlaidis, c'est-à-dire en couleurs plus accentuées, ce qu'il trouve à l'état embryonnaire en luimême; ce qu'il sent et ne saurait exprimer; ce qu'il peut faire, mais ne saurait conter. Vivant, depuis cinq cents ans, à part dans son île, seul en Europe à n'avoir pas connu, dans ce laps de temps, d'invasion étrangère, ayant mené au dehors des expéditions qui ont entretenu son amour des aventures, il s'est constitué peu à peu, et son caractère propre s'est affermi. Les trois races qui s'étaient superposées jadis l'une à l'autre en Angleterre se sont fondues en une seule dès le quatorzième siècle; leur union est maintenant intime. A l'analyse, toutefois, comme rien ne se perd, on pourrait retrouver encore les traits dominants de leur génie à chacune : la faconde du Celte, le sérieux lyrique des Anglo-Saxons, l'ingéniosité, la curiosité, l'esprit pratique, observateur et railleur des Franco-Normands. Sérieux saxon et ironie normande, c'est l'humour anglais. Mais peu de traces de ce qui est le propre des peuples fortement

Sancho. — But now-a-days 'tis ail the fashion ». Middlelon, The Spanish Gipsy, III- 1.

imprégnés d'esprit latin : le sens de la mesure, la possession de soi, l'art de choisir, l'amour de la ligne droite, le mépris du détail, l'attention concentrée sur un point central et unique; si bien qu'aucun des moyens propres à la comédie ne fut admis chez nous dans la tragédie, et réciproquement, que les critiques s'émurent quand Racine osa faire écouter Néron derrière une tapisserie.

Ce qui plaît ;l la foule anglaise dont les théâtres sont remplis, nous le savons donc par avance, et d'ailleurs, les 'ballades, les complaintes, les nouvelles, et jusqu'à l'imagerie populaire nous l'auraient appris si nous n'avions pu le deviner. Quand on retrouverait les innombrables pièces perdues qui figurent au registre d'Henslowe et celles plus nombreuses encore qui ne figurent nulle part, elles rentreraient toutes dans le cadre : on n'en découvrirait pas une seule qui, ayant la forme classique, aurait obtenu un succès durable et fait recette. Mais toutes mettraient en lumière l'amopr des auditeurs pour :

— Les spectacles violents et sanglants. — Ou en rencontrait sans cesse de très violents dans la vie, et il en fallait de pires à la scène, sans quoi l'efifet eût été nul. .\ucun des auditeurs qui n'ait vu vingt fois décapiter, brûler ou pendre; ils ne pouvaient passer le pont de Londres sans y compter vingt ou trente tètes qui pourrissaient sur la tour (l'entrée. Des condamnés parcourant la ville, nus jusqu'à la ceinture et ruisselant de sang sons le fouet, étaient un spectacle tellement usuel qu'on y faisait à peine attention. Le parterre même où se tenait la foule gardait encore l'odeur fade du sang d'ours et de chiens répandu la veille dans la même enceinte transformée en arène.

— I^es passages sentimentaux, attendrissants, gentils; et aussi les grandes échappées lyriques et poétiques. — Les foules, et cela est de tous les temps et de tous les pays, sont

volontiers, clans leurs moments d'excitation, sentimentales et féroces : quand les massacreurs de Septembre faisaient, au hasard, grâce à l'une de leurs victimes, ils l'accompagnaient chez elle pour s'associer, tout en pleurs, aux douces émotions de sa famille. La poésie pure cause, d'autre part, au public de Londres un enchantement intime et profond; que les accents lyriques se fassent entendre à propos ou hors de propos, ils plaisent toujours, et à un degré supérieur à tout ce qu'on peut voir, à cette date, dans les autres pays.

— Le bruit : soit agréable, soit tragique — musique douce, musique lente, musique solennelle, chansons, trompettes, cloches [floiirish, alamm)^ artillerie, tonnerre. Jupiter lance la foudre , les rois du treizième siècle tirent le canon ; « un boulet roulé imite le tonnerre ; un orageux tambour gronde en tempête ». (Ben Jonson.)

— Les rencontres surprenantes, les aventures incroyables, les apparitions fantastiques — enfants perdus et reconnus vingt ans après , à la croix de leur mère ; « à une moitié d'anneau, à un mouchoir de poche », disait Gosson; déguisements d'hommes en femmes, de femmes en pages, de princes en bergers; bergers devenant empereurs; rôles de spectres, sorciers et revenants. Mais il faut que le tout soit bien expliqué, clairement, à plusieurs reprises, sans quoi l'auditoire ne comprendra pas; humilié, il sera mécontent de lui-même et, par conséquent, bien plus encore de l'auteur. Les « comédies d'erreurs » abondent; deux ou trois des pièces de Shakespeare rentrent dans cette catégorie.

— L'esprit sous toutes ses formes, mais de préférence les plus simples — c'est là encore des manières de « rencontres surprenantes » qui enchantent, moyennant qu'elles soient comprises, et qu'il importe, par suite, beaucoup plus de

55(i LES PREDECESSEURS DE SHAKESPEARE.

rendre claires que fines. Les concetti, les jeux de mots, les calembours sont d'un effet infaillible, surtout les calembours très connus et qui ont beaucoup servi, parce qu'ils sont compris immédiatement de toute l'assistance, qui se sait g-ré de sa perspicacité. C'est pourquoi on voit souvent les mêmes revenir plusieurs fois dans la même pièce; ils avaient beaucoup plus de succès la seconde fois que la première. Les plus grands génies se seraient fait scrupule de négliger ces moyens de plaire ; Shakespeare n'écrit jamais le mot to lie sans jouer sur le double sens : « être couché » et « mentir ». C'est pour donner au public le même genre de satisfaction, et le flatter en lui faisant croire qu'il comprenait sans peine toutes subtilités, allusions ou allégories, que les auteurs conservèrent longtemps l'étrange coutume des ditmb shoics : pantomimes symboliques qui précédaient soit la pièce, soit les divers actes et en révélaient le sujet. Prudemment, d'ailleurs, on en facilitait la compréhension en les faisant expliquer par le Prologue ou le Chœur : le compliment au public était par là un peu diminué; mais il ne fallait pas trop risquer •.

— Les allusions patriotiques, les souvenirs glorieux, les sujets tirés de l'histoire d'.\ngleterre. — On a vu quel était à ce moment le sentiment général, quelle fierté inspiraient les triomphes nationaux. Si l'auditoire aime, sur tous les points, à trouver un grossissement des réalités, ici il le souhaite énorme ; tout est accepté d'avance , le succès est à proportion. Les poètes qui distribuent cette « monnaie légère, les mots » auraient tort de s'en montrer avares. Les ennemis sont lAches, traîtres et stupides, tellement abjects

1. Les plus connus de ces ihimh slioirx sont cr*ux de la pii'ce qu'Hatnlet l'ail joiuT à Elseneur; mais quantité de drames en avaient; par ex. I.ocrine, The Misforlunrs of Arthur. Thv Bnllfll of Alcazar (dePMe), Thr Spaiiish Tragrilir (de Kjd), mt^mc une tragédie bourgeois<> cnminp A ir/irnino for faire IVomeii. etc.

qu'on pourrait se demander quel mérite il y a à les vaincre ; mais se le demander, c'est faire un raisonnement trop compliqué pour les spectateurs d'alors; ils ne voyaient que le fait brut et jugeaient les gloires de la patrie mei^veilleusement accrues si, au lieu de chiffres vraisemblables, ils s'entendaient dire que les pertes françaises, à la bataille d'Azincourt, furent de onze mille hommes et celles des vainqueurs, de « vingt-cinq ou vingt-six Anglais ». Cette alternative plaisait par son caractère minutieux et précis. Kyd représente, dans sa Tragédie Espagnole, la cour d'Espagne assistant à trois pantomimes, toutes trois à la gloire de l'Angleterre et l'une d'elles à la honte de l'Espagne. Le public se gardait de crier à l'invraisemblance : c'eût été protester contre son propre plaisir. Après l'Armada, l'amour pour les drames sur des sujets nationaux, qui, jusque-là, n'était pas plus développé en Angleterre qu'ailleurs, devint prédominant; on en connaît près de quatre-vingts qui furent joués de 1590 à 1600 ^ ; le tiers des pièces de Shakespeare est consacré à l'histoire de son pays et appartient, en majeure partie, à cette période.

— La note contemporaine. — Pour s'intéresser au héros, quel qu'il fût, il fallait que les auditeurs le sentissent proche d'eux-mêmes, rattaché à eux par ses sentiments, ses paroles, ses mœurs et, en tout cas, son costume. Les auteurs des Mystères anglais, plus voisins de la Conquête, avaient donné à Hérode . et Tibère ce signe de grandeur aristocratique, de les faire parler français. Le procédé demeure le même ; l'anachronisme est comme un trait d'union, un pont entre le présent et le passé ; sans ce moyen de communication indispensable, l'intérêt tombe; nous ne connaissons pas ces gens-là ; leur affaire est res inter alias

1. F. E. Schelling, The EnrjUsh Chronicle Play, New-York, 1902, p. 53.

acta. Le poète nous transporte à la cour de Denys le Tyran : nous voilà bien dépaysés. Mais nous y retrouvons « (irim, le charbonnier de Croydon » ; ;V la bonne heure, nous ne sommes plus isolés, perdus dans une Syracuse lointaine, nous y avons des amis*. Un Romain intéressait bien plus avec un pistolet dans sa poche que s'il y avait eu un stylet; ce pistolet le rapprochait des spectateur. Le Coriolan de Shakespeare jure pur la .Mort- Dieu. Ceux qui s'ingénient aujourd'hui à faire jouer Shakespeare en vrais costumes romains commettent un anachronisme aussi grave que ceux qu'ils lui reprochent. Si l'on se plaisait aux aventures de Romains modernisés, à plus forte raison s'intéressait-on aux vrais modernes; aux fails et aux gens du jour. Aussi les auteurs se hàtaient-ils de capter ces sources de profit et de succès : l'événement dont on parlait, le personnage qui avait attiré l'attention. Marlowc met en scène Henri III de France, mort quatre ans auparavant; Chapman introduit dans ses tragédies Henri iV qui régnait encore. Un autre tourne en ridicule Philippe II qui, à cette nouvelle, hAte, comme on a vu, les préparatifs de l'Armada. D'autres se moquent de Jacques VI et des Écossais-. Une tempête et un naufrage sur les côtes des Bermudes où les navigateurs assurent avoir été troublés par les esprits malins, fait le sujet des convei*sations à Londres en IGIO : Shakespeare là-dessus écrit la Tempête. De ce goût aussi viennent quantité de drames dont pas mal furent supprimés et les auteurs emprisonnés et qui contenaient la satire de pereonnages en vue. Les vicieux y étaient flagellés, et souvent aussi les innocents qui avaient

1. Tlic pjcfllenl romœdiv «/"... Dnmnn nml l'ithias. Londres, 15"t, par Richard Edwards, inattrc des Enfants de la chapelle royale ; permis d'imprimer, 1566.

">.. Lettre de l'envoyé anglais en Ecosse à Burgbley, Calendar of Slale l'tipers. 1599 (II, 749).

déplu et qui étaient peu charmés de se trouver en telle société : procédé médiocrement honorable, mais commode et, comme on voit, fort ancien. « Soignez ces comédiens, dit Shakespeare, par la bouche d'Hamlet; mieux vaudrait avoir une épitaphe injurieuse après votre mort, que leur animosité pendant votre vie • » . Les contemporains d'Elisabeth n'ayant pas de journaux faisaient ce qu'ils pouvaient pour y suppléer.

— Les scènes comiques, isolées ou mêlées aux tragiques; les représentations de la vie réelle : détails infimes, basses allusions, immoralités; ces dernières étalées plus pour exciter le rire que pour induire en tentation. — Non seulement le personnage moindre, valet, portier, etc., n'était pas exclu des grands drames, mais on en cherchait de plus abjects que nature et on les juxtaposait aux héros; leurs gaudrioles accentuaient le caractère lugubre des massacres et des pendaisons. Les détails de la vie commune n'étaient jamais omis : c'était encore un moyen de rapprocher le spectacle du spectateur ; nulle fête de cour ou banquet de princes n'était représenté sans l'accompagnement obligé de la scène entre domestiques : l'auditoire, bon juge de telles scènes et voyant qu'on ne le trompait pas sur ce chapitre, avait confiance pour le reste; c'était aussi une manière de pont et moyen de communication indispensable. Les scènes de mauvais lieux étaient nombreuses; elles amusaient toujours 2; leurs clientes et habitués remplis-

1. II-2. De nombreuses allusions, dans la littérature du temps, montrent combien cet abus s'était répandu. L'/sZe of Dogs, de Nasli fut supprimée pour des motifs de ce genre, et l'auteur emprisonné. « Thèse players », dit le tribun de Jonson, dans le Poclnsler « ... will rob us, us that are magistrates, of our respect, bring us upon their stages, and inake us ridiculous lo the plebeians; they will play you or me...» Le Game of C/iess de Middleton, joué avec un incroyable succès en 162i,fut interdit à la requête de l'ambassadeur d'Espagne Gondomar, qui y figurait. Bacon proteste contre ces coutumes.

2. Ex. The poore-mans comfort de Daborne; Measure for Measure et

saient les galeries; théâtres et mauvais lieux vivaient en bon voisins, échangeaient leurs pratiques, et justifiaient l'indignation des puritains. Le mélange du sérieux et du bouffon était d'ailleure intime : l'attention soutenue suppose de l'éducation; par sa nature, la foule est volontiers inattentive ; il lui faut de la variété, un excitant à son goût, qui réveille ses esprits. Le fou, le bouffon, le clown, le paysan, le niais, le farceur, le pitre, utilisés de tout temps et même dans les Mystôres, sont un élément de succès nécessaire et dont il est fait usage à tout propos. Dans la satire des lettres contemporaines qu'offre le Voyage au Parnasse, on voit un clown amené sur la scène au bout d'une corde : « Que diable faut-il que je fasse »? dit-il.

« Dromo. — Ne sais-tu pas, âne que tu es, qu'une pièce sans clown n'est pas une pièce? Des clowns ont été encastrés de force dans toutes les pièces, du premier jour où Kemp a su faire une grimace; et c'est pourquoi je t'amène au bout de ma corde.

Le clown. — Mais, encore un coup, pourquoi faire?

Dromo. — Des grimaces; mets-toi à cheval sur ton bâton, coupe un fromage avec ta dague, lappe ta boisson par terre; ils riront à éclater. Je te lâche en leur présence, tire-toi d'affaire, ou va te faire pendi-e.

Le clown. — Les voilà bien! Quand ils ne savent qui mettre en scène, ils m'amènent et ne me disent même pas ce qu'il faut que je dise » !

Presque pas de tragédie sans clown. Il reposait et char-

Pericles de Shakespeare, etc. Doll Tear-Sheet s'appelle elle-même « a poor whore in a bawdy house «, 2 Henry IV, II-4. Sur l'attrait «les scènes licencieusejs pour une partie du public, voir e. g. Vlnduclion de Vllf of Guis de John Day et le Hoetnsirr de Jonson qui, brouillé A ce moment avec la troupe de Shakespeare, prétend «jue ce genre de pièces — «a good baudy play » — se joue surtout « on the other side of Tyber u, cesl-à-dire à Southwark. Poetaslei; 111-1.

mait les esprits ; souvent son rôle n'était pas écrit d'avance et, comme l'indique l'auteur du Voyage au Parnasse, il improvisait. C'était un intermède et pas n'était besoin qu'il se rattachât à Taction principale. De ce qu'une pièce imprimée nous est d'aventure parvenue sans clown, il ne faut pas conclure qu'elle n'en avait pas. Parfois le rôle n'étant pas écrit d'avance, ne pouvait être imprimé; d'autres fois l'imprimeur l'a supprimé comme plus convenable à la scène qu'à la lecture. Le Tamerlan de Marlowe était farci de drôleries que l'imprimeur supprime, et il le déclare dans sa préface : elles ont enchanté l'auditoire, mais pourraient choquer les habiles^.

— D'une manière générale, l'exubérance, la spontanéité, la fantaisie. — La réserve et la possession de soi sont dédaignées et inconnues; elles choquent et ne pourraient que nuire; elles glaceraient l'auditoire. Jonson qui, par exception, avait ces qualités, en souffre tout du long de sa carrière; il faut trop de réflexion pour le goûter; aussi n'eutil pas les entraînants succès que connurent nombre de ses inférieurs. Une saillie inattendue au milieu d'une scène lugubre, une fleur de poésie d'une grâce incomparable, mise aux mains d'un bourreau, sont saluées d'applaudissements. S'il vient à l'esprit du plus grand homme de la période un calembour, tandis qu'il écrit la grande scène de sa pièce et représente son héros à l'article de la mort, il mettra le calembour sans la moindre hésitation.

Rien de tel que la nécessité pour instruire les hommes. Les besoins des auditeurs sont si évidents et s'imposent avec une rigueur tellement inéluctable que les plus obtus

1. « I hâve (purposely) omitted and left out sorae fond and frivolous jestures... which I thought might seeme... tedious unto the wise... Ihough (happly) they hâve bene of some vaine conceited fondlings greatly gaped at v?hat time they were shewed upon the stage in their graced deforraities ». Tamburlaine, 1590, éd. Breymann et Wagner, Heilbronn, 1885, p. 2.

sont avertis et les plus têtus doivent transiger. Jonson qui résiste, fier de son savoir, connaît ces besoins mieu.\ que personne et d'ailleui*s cède souvent. Toutes les causes de succès que nous venons d'énumérer étaient gravées alors dans l'esprit des dramaturges, des derniers rimailleurs aux plus grands génies; ils formaient comme un magasin public où tout le monde venait puiser. Le même moyen servait dans quantité de pièces de quantité d'auteurs, et parfois dans diverses pièces du même auteur; la foule ne s'en lassait pas plus que des calembours plusieurs fois répétés. Obéron, roi des fées, parait avec son cortège dans trois ou quatre drames de la môme époque. Une tête magique, rendant des oracles, figure dans deux drames de Greene et un de Peele. La mort apparente d'un personnage qu'on retrouve vivant plus loin dans la pièce, est un procédé que Shakespeare, à lui tout seul, a employé quatre fois. Le clown, on l'a vu, est partout, c'est le plus indispensable des personnages. Rien de plus rare qu'un drame A succès qui n'a pas, immédiatement, son double, son analogue ou succédané. A peine Marlowe a-t-il fait applaudir les surprenantes conquêtes de sou Tamerlan, qu'un autre Tamerlan, l'Alphonse d'Aragon de Greene, occupe la scène. Au Faust du môme Marlowe correspond le Friar liacon du même Greene. Au milieu d'une pièce de Kyd, le héros fait jouer un drame dont la représentation amènera, esprre-t-il, la découverte de meurtriers qu'il recherche. Le procédé ayant réussi, tous les héros dans l'embarras y recourent; Hamlet s'en sert; Massinger l'emploie trois fois de suite dans une seule pièce'. A peine un spectre a-t-il donné le frisson en criant vengeance que les ombres se multiplient sur la scène. Ce procédé renouvelé des Romains est si sou-

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