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Avis annonçant la suite de Selim

4. Mucédorus, 1598, éd. Warnke et Proescholdt, Halle, 1878, et dansDodsley. Le rôle du clown semble avoir été l'unique cause du succès de cette médiocre pièce dans laquelle d'aucuns se sont plus à voir la main de Shakespeare.

5. A lamentable tragedy mixed fui of pteasant mirlh contayning Ifie life ofCambises, par Preston, 1570, 4° {Théâtre en Angleterre, p. 270). Les crimes y sont effroyables, et égayés des facéties des trois ruffians : Huf, Ruf et Snuf.

John Falstaff » ; ailleurs on verra un Juif « qui veut couper juste une livre de chair à un marchand' ». Si le sujet est imaginaire, on tâche de faire croire qu il est réel : Voici une « Histoire de Jacques IV d'Ecosse, celui quV fut tué à Flodden » ( pièce de Greene) ; mais c'est un Jacques IV de fantaisie, mari d'une reine Dorothée qui n'exista jamais. Si le sujet est lointain par la date ou la localisation, au lieu de s'en féliciter, comme feront nos classiques, on s'en excuse, on cherche des circonstances atténuantes. Pour les sujets bibliques, nul besoin d'excuse : ils sont présents à tous les esprits en Angleterre et comme contemporains. Mais s'il s'agit de Turcs, de l'empereur Sélim par exemple, l'imprimeur tâche d'intéresser le lecteur, en lui rappelant, dans le titre de la pièce, que ce Sélim est « le grand-père du sultan qui règne en ce moment môme^ ». Quand Racine traitera de Bajazet, il adressera à ses lecteurs des excuses toutes contraires : le sujet est quasi contemporain, c'est vrai et bien fâcheux, mais heureusement la localisation lointaine donne le recul nécessaire au théâtre français. Les auteurs étaient d'autant plus empressés à puiser dans cet arsenal que leur dîner du lendemain dépendait fort souvent de la réussite de leur pièce et que cette réussite était, pour l'ordinaire, en raison directe, non pas de leur génie, mais de l'usage fait par eux de ces poncifs du succès. Les registres d'Henslowe ne laissent aucun doute À ce sujet. L'effroyable pièce de Titus Andronicus^ la plus noire, la plus décousue, la plus barbouillée de sang qu'on ei\t encore vue, ce cauchemar absurde réalisé sur les planches, où l'on aurait pu croire la mesure dépassée, donne parfois la meilleure recette de la semaine. On voit, en 1594,

1. Premières éditions des pioces de Shakespeare sur ce» sujets.

2. Tlir first part nf tfir hagicall raigne of Selimus somrtime emperour nf (lie Titr/irx, amt gramlfaUter to him l/iat now raigneth. Londres, 159i, 4*.

une représentation de Titus lui rapporter douze shillings quand le Juif de Malte de Marlowe n'en rapporte que dix et Hamlet (la vieille pièce anonyme) que huit.

On comprend encore parla, étant donné ce public, comment les auteurs faisaient resservir, non seulement les mêmes moyens, mais les mêmes pièces. L'homme de génie qui reprenait une vieille pièce et la transformait en immortel chef-d'œuvre ne choisissait pas la pièce parce qu'elle était obscure et n'avait pas réussi, mais au contraire parce qu'elle avait plu et qu'elle contenait des éléments de succès. Hamlet, le roi Lear, Henri V, Richard III, la Mégère et quantité d'autres avaient déjà réussi à la scène quand Shakespeare, les touchant de sa baguette magique, transforma en spectacles pour tous les temps ce qui avait suffi, avant lui, pour un succès de quelques semaines. « Quelle joie, écrit Nash, c'eût été pour le brave Talbot, la terreur des Français, s'il avait su que deux cents ans après sa mort, il triompherait de nouveau sur la scène et que son cadavre serait embaumé une seconde fois par les larmes de dix mille spectateurs au moins (à diverses reprises), pleurant à le voir saigner de nouveau dans la personne du tragédien qui le représente^ »! Le succès de la pièce ainsi commémorée avait donc été considérable : or il ne s'agissait pas de celle de Shakespeare, mais de la rude ébauche qu'il remania et qui avait été aux nues, malgré le manque d'art, grâce aux éléments usuels de succès qu'elle renfermait : batailles retentissantes, appels au patriotisme, drôleries d'un clown et d'un groupe de poltrons.

Par là, par l'effet d'une nécessité inéluctable, s'explique comment les plus grands génies purent se moquer parfois de la poétique déréglée, chère à la foule, et néanmoins s'y

i. Pierce Penilesse, 1592, Shakespeare Society, 1842, p. 60.

conformer. Jonson a protesté contre la sanglante Tragédie Espagnole de Kyd et a accepté, par deux fois, l'argent d'Henslowe pour en faciliter la reprise en la remaniant. Shakespeare a raillé la même Tragédie et en a emprunté les ressorts pour son Hariilet.

On voit aussi combien, avec de telles dispositions chez le public et chez les auteurs, les théâtres de France et dWngleterre allaient nécessairement diverger. Les écrivains des deux pays étaient partis du même point, à l'issue du moyen Age, mais ils suivaient des routes qui s'écartaient de plus en plus; bientôt ils se tourneront le dos; dans très longtemps, après un détour considérable, ils se retrouveront face à face : ce sera pour se battre d'abord, au temps de la grande querelle des romantiques et des classiques, puis se serrer la main, sans d'ailleurs que les grandes différences qui les divisaient disparussent entièrement. A l'époque où nous sommes arrivés, au temps d'Klisaboth, l'opposition des deux systèmes va s'accentuant; l'un tend ii simplifier, l'autre à compliquer; l'un exclut tout ce qui n'ost pas indispensable; l'autre juge indispensables les inutilités, les fioritures, les incidents supplémentaires et les personnages d'arrièreplan, sans parler des merveilles, des surprises et de toutes los ressources d'imaginations singulièrement inventives. Dans la Tempête^ écrivait plus tard Destouches, « c'est une magie perpétuelle. Et quels incidents ne peut-on pas amener par la force de la magie? Que nous serions heureux en ce pays-ci, nous autres auteurs comiques, si on voulait nous permettre d'user d'un art si commode !... Mais dès que nous voulons prendre notre imagination pour modèle, on nous siffle impitoyablement ». Il écrivait pourtant à un moment où l'anglicisme commençait à se développer en France; mais les différences fondamentales étaient si grandes qu'on était loin encore de s'entendre.

Pour compléter ce tableau de l'état du théâtre avant Shakespeare, il ne resterait presque qu'à donner des listes de noms propres ou de titres de pièces : tant ces précurseurs rentrent tous dans les catégories qui viennent d'être indiquées. A une seule exception, aucun n'a de génie; aucun n'essaye de charpenter solidement une pièce, tous dédaignent la vraisemblance et même la fuient comme dangereuse et nuisible au succès. Tous sont féconds, prompts à écrire; à presque tous la muse, si favorable alors à l'Angleterre, dicte, àl'improviste, quelques vers délicieux qu'ils enfouissent dans leur incroyable fatras de meurtres, de farces, d'aventures et de sortilèges.

C'est l'heure où beaucoup de lettrés, dont plusieurs nous sont déjà connus, écrivent pour la scène : Kyd , Peele, Greene, Lodge, Nash^, enfin le plus grand de tous, Marlowe; avec eux, quantité d'anonymes dont nous avons les pièces et pas les noms, et bon nombre d'auteurs dont nous avons les noms et pas les pièces. Sous la plume des uns et des autres naissent des drames romantiques tirés des nouvelles ou poèmes amoureux d'Italie : Tancrède et Sigisinonde d'après Boccace; Promos et C assandre, d'dn^rèa Cinthio-; Orlando de Greene, d'après Arioste^; pièces inspirées des Écritures comme le David et Bethsabée de Peele, drame biblico-amouriste, sur un sujet religieux, où Jéhovah est ap-

1. Il collabora à diverses pièces ; nous n'en avons qu'une entièrement de lui, Summer's lasf will, qui a peu de valeur.

2. Tancred and Gismuiid, joué devant la reine en 1568, remanié et mis en verslîlancs par Wilmot, 1591, tiré du Décaméron, nouv. I, journée ÏV; garde la forme classique. — The right excellent and fnmous Hislonje of Promos and Cnssandra, divUled into two commical Discourses, 1578, 4°, par Whetstone, traducteur de Giraldi Cinthio, et qui tira son drame d'une des nouvelles de cet Italien. C'est la source de Measure for Measure.

3. The Historié of Orlando Furioso, one of the twelve Pieres of France, 1594, i". Draniatic Woi-ks, éd. Dyce, Londres,- 1861, ou Complète Works, éd. Grosart, t. XIII et s.

pelé Jupiter et dont un attrait, comme le titre le rappelle, consiste en la fin tragique d'ALsalon*. Un naïf mécanisme de cordes et de poulies, caché par la perruque do l'acteur, et coûtant dix-huit pence, comme en témoigne le registre dllenslowc, permettait d'cilectuer sur la scène la pendaison du rebelle. A la Bible aussi se rattache le Miroir pour Londres et rAnyleUrre, de Greene et Lodge, où les anges et les prophètes font des miracles, pendant que le clown et les ruffians se grisent de bière dans les rues de Ninive, et où arrive « le prophète Jonas, vomi par la baleine sur le théAlre^ ». Les prophètes, ayant le don de prédire, adressent aux « cités de l'Occident» et surtout à Londres de sages conseils : la pièce est donc un « miroir pour Londres ».

En plus grande abondance, les auteurs de cette période produisent des drames échevelés, pleins de sang et de bruit, conimo la fameuse Tragédie Espagnole de Kyd, surabondamment applaudie, raillée, imitée. Cette sombre histoire où un vieillard à la volonté chancelante, Hieronimo, doit venger la mort de son fils, hésite devant Thorrible tAche, se donne les apparences de la folie et finit par amener la catastrophe et punir les meurtriers grâce au stratagème de la pièce révélatrice qu'il fait jouer à la cour, — toute l'ébauche à'Hamlet, — fut peut-être le plus grand succès dramatique du siècle. Sombres et tragiques amours, pendaison sur la scène, noire vengeance, grandes phrases lugubres et sonores, bouquet de meurtres à la fin : c'était

1. Tlip Love of Kitig David and fair BeUixahe, wUh the tragédie nf Al>saloti. 1599. 4». Works, éd. lUilIcn, t. II. « A incss of clojing sugar-plums », dit de celle pièce le sav.int i ditiMir, 1. \li. La pifcc, déclare le prolojjiit', est consacrée à David,

Whose iiiuïc wus ilipl iu llial iiispiriii^ <lew Arcliangels slillcd froni tlic breatli »f Jovo.

2. A l.odkiug Classe for Loudon and Englande, mode by Thomas Lodge

(nul Uiilirii (.iii'ue, 11(94, i".

plus qu'il n'en fallait pour charmer le public. Le Soliman et Perseda du même Kyd est un autre drame sanglant avec étranglements, pendaisons et écrasements sur la scène; de Kyd aussi peut-être, le premier Haiiilet, perdu, mais dont l'existence est certaine et que suivit Shakespeare ^ Peele fait jouer, également chez Henslowe, sa Bataille de VAlcazardont le héros est le fameux aventurier, pirate, et condottiere, Thomas Stukeley, bâtard d'Henri VIII à ce qu'on croit, périodiquement emprisonné et subventionné par Elisabeth, héros de pièces, ballades et récits, qui s'était battu à Saint-Quentin et à Lépante et finit par mourir à l'Alcazar, en Maroc, au service du roi de Portugal. Tous les princes du temps l'employèrent, y compris le Pape; nulle vie plus remplie, nulle agitation plus vaine; mais l'aventure pour l'aventure passionnait, et Stukeley, mort traître et rebelle à sa patrie, y demeura populaire à proportion de son activité et non de ses services. Les spectacles atroces abondent dans la pièce : Mouley Mohamed nourrit sa femme de chair crue de lion qu'il lui offre au bout de son sabre; les ambassadeurs marocains brûlent de leur plein gré leurs mains sur un brasier, etc. Les Maux des Gueîres civiles de Lodge ne sont pas moins incohérents; c'est de

1. The Spanish Tragédie, conlaining ihe lamentable end of Don Horalio and Bel-Imperia, u-ith the pitlifnl dealh of old Hieronimo; la l" éd. 1592? est perdue; 10" éd. 1618; éd. moderne séparée : Kyd's Spanish Trngedy, éd. J. Schick, Berlin, 1901, 8°. Un drame formant V partie du même

sujet n'est pas de Kyd : The first part of Jeronimo, 1605, 4°. — The Tragedye of Solyman and Perseda, s. d. ; 1'° éd. datée, 1599; Kyd reprend ici le sujet de la pièce même que son Hieronimo faisait jouer à la cour dans The Spanish Tragédie. Une excellente édition des Works of Thomas Kyd a été donnée par F. S. Boas, Oxford, 1901.

2. The Batlell of Alcazar-.. uith the death of Caplaine Stukeley, 1594, 4»; Works of George Peele, éd. Bullen, 1888, 2 v., 8°, t. I. Autre pièce sur le môme héros : The Life and Death of captain Thomas Stukeley, with his marriag eto Alderman Curteis' danghter, 1605; réimpr. par Simpson, School of Shakspere, Londres, 1878, t. I.

l'histoire romaine mise à la portée du public des théâtres ; les tragiques aventures de Marins et Sylla sont égayées par les remarques d'un clown ivre et par le baragouin pseudoanglais de Pedro, « un Français », chargé d'assassiner Marius, et qui s'enfuit croyant voir le diable K

Pas mal de pièces traitent ce sujet favori des complaintes populaires : un assassinat récent et sensationnel. Telles sont les tragédies bourgeoises intitulées Arden de Favershanij un Avertissement aux belles femmes, etc., où des touches de vraie poésie relèvent la vulgarité du sujet^ : poésie intempestive parfois, mais réelle. Incapable de se retenir, l'auteur cédait à sa fantaisie et, sans y regarder de plus près que lui, l'auditoire lui était reconnaissant des douces choses qu'il savait dire : « La sombre nuit a mis fin aux plaisirs du jour, et les ténèbres enveloppent la terre de leur manteau, et les sombres plis de leur robe de nuages nous cachent l'œil lumineux du jour... Les minutes paresseuses s'attardent dans leur course ». C'est un assassin de la plus basse espèce qui parle ainsi en attendant l'heure du crime •'.

Puis, des drames fantastiques ou féeriques, des pièces à spectres ou à fées, le Conte de vieille femme de Peele, avec un sorcier, des furies, une tête enchantée qui parle dans

1. The. Wounds of civill war, lively sel fnrlli in Ihe Irue tragédies of Marins nntl Scilla. ir>9i, i"; verset prose, batailles sur la scène, triomplie de Sylla trainé par des Maures et suivi d'un pompeux cortège. Les défilés de ce genre étaient aussi une (grande nllraclion pour le public, et on en trouve dans quantité de pièces d'alors.

2. The lamentable and Irue Iragedy of Mastvr Arden nf Ferersham, iu Kent, u'ho was inost wukedlye murdered Itij Ihe meanes of his disloynll and iranlou wyfe. 159>, réimp. par Bayne, Temple Dranialisis. i89". — A irarning for faire Women. 1599, 4" (à la Itodléienne). Les sujets sont des histoires vraies d'adultère et d'assassinat dans le monde bourgeois et qui avaient fait grand bruit. La réelle valeur poétique de quelques passages les a fait attribuer, sans autres preuves, el ce n'est pas assez, à Shakespeare.

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