Ardrn nf Faversham
une fontaine, ou le Frère Bacon de Greene ^, drame pseudohistorique sur les amours champêtres d'Edouard, fils du roi Henri III, qui alternent avec les scènes de sorcellerie dans la cellule où le frère Bacon apparaît, entouré de son miroir magique, de sa tête de bronze qui parle et de ses diables familiers. Obéron roi des fées, << pas plus gros qu'un roi de trèfle », figure dans le Jacques IV du même Greene. Associé à tout cela, au hasard et sans ordre, les drôleries et niaiseries des clowns, force danses, des scènes de policiers grotesques, de Gallois ou Français ridicules ; et parfois aussi, surtout chez Greene, des discours nobles, lyriques ou amoureux, inspirés par la muse. Dans son théâtre, dont pas une pièce n'est de texture solide, reparaît cette fraîcheur d'imagination qui avait fait le mérite de ses nouvelles. Il a des rôles de femmes chastes et gracieuses que nul n'avait encore aussi bien dessinées, une Angélique, une Dorothée, cette dernière déguisée en page, comme une héroïne de Shakespeare. Il transporte, de ses nouvelles à ses drames, ses églogues favorites; on y voit des princes aimer des bergères, et parfois aussi, ce qui est bien plus rare, du moins à la scène, des villageois aimer des villageoises 2.
Surtout les drames historiques sont nombreux. Rien de moins surprenant : cette admiration enthousiaste pour le passé et le présent de la patrie, qui était un des signes de l'époque, ne pouvait manquer de se manifester au théâtre comme ailleurs. Ces mêmes événements tragiques ou glorieux que les auteurs du Miroir des Magistrats, que les lyriques comme Daniel, Drayton ou Spenser, enchâssaient
1. The (M Wivea talc, par Peele, 159r>, Works. Bullen, t. I. — The honorable Hislorie of frier Bacon and frier Bongay, par Greene, 1594.
2. Dans Georyc-a-Greene, the Pinner of Wakefieîd, joue en 1593, impr. en 1599, et qui parait être de Greene; se rattache au cycle de Robin Hood.
dans leurs poèmes, furent mis en dialogues et transportés sur la scène : histoires semi-fabuleuses, de Locrine et de Lear, règne de Jean-sans-Terre, histoires des Édouards et des Henris, triomphes de la guerre de Cent Ans, désastres de la guerre des Deux Roses, usurpation et crimes de Richard III, vies d'outlaws comme Robin Hood, ou de rebelles comme Jack Straw, ou de héros récents, à la fin tragique, comme Thomas More, Thomas Cromwcll ou Wolsey*. Mal composés, incohérents, invraisemblables, ces drames où des réalités avérées sont présentées avec tant de maladresse qu'on croirait entendre des contes de nourrice, charmaient par leurs sujets : c'est de nous et de nos pères qu'il s'agit, pensaient les spectateurs; il suffît. Les récits qui risquaient de paraître trop anciens étaient rapprochés le plus possible du temps présent, afin que le public s'intéressât à eux; les moyens étaient peu relevés; ce sont ceux
1 . Voir e. g. : The UtmenUihle tragédie of Locrine, eldest son of himj Unilus, London, 1595, joué vers 1586, arbitrairement aUribué à Marlowe, Peele et même Shakesfteare. — Tfie true chronicle hislory of King Leir, Londres, 1605, 4», joué vers 1588. — The troublesome raigne of John King of England, 1591. — The raigne of King Edward Ihe fhinl, 15% (où d'aucuns ont voulu voir la main de Shakespeare, œuvre en tous cas d'un vrai poète).
— The famous victorirs of Henry Iho fiflh containing Ihe honourable Ballell of Aginrourl, l.VJS; joué vers 1580. — The first part of the Contention ttelirixt the tiro famous Hoiiscs of Yorke and Ijinraster. 1594. — The true tragédie of Richard Ihe third, 1594. — A mery geste of Rottyn Uoode... iryth a newe playefor lo be played in maye gnmes (.WI* s., s. d.).
— The Doirnfall of Roffert F.arle of Huntinglon, afteriranls ralted Robin Hood, et The Death of Roltert, etc., 1601 (deux pièces par Munday. jouées en 1598). — The life and Death of Jack Straire,a notable Rettell in England, 1593-, joué bien avant. — .Sir Thomas More, jiiècc remarquable, demeurée en ms. et pub. par la Shah. Soc. 1844 fanlérieure à 1590?). — The true chronicle Historié of... Thomas lord Cromwell, enregistrée 1602, jouée l.'>92.». — Un Wolsey et quantité d'autres pièces historiques |>erdues figurent au registre
d'Heiislowe. La plupart des drames qui précèdent ont été réimprimés par Hazlitt {.Shahespeare's Library), par Dodsley (Old Plays) ou par la Shakespeare Society. Voir les tables de F. E. Scbelling {The Emjlish Chronicle Play. New York, 1902, pp. 275 et s.), qui évalue ù près de 150 les drames historiques dont la représentation nous est connue pour la période 158G-1GOC.
qu'on connaît déjà : des facéties de clown et des allusions ultra-modernes; des mœurs, des sentiments et des costumes contemporains attribués aux personnages, bref, d'incessants anachronismes. Pour ne prendre qu'un exemple, mais remarquable, on trouvera, dans Y Edouard P de Peele, dont le héros cite Arioste, une reine Éléonore vicieuse, perfide, débauchée et sanguinaire, fort différente de celle de l'histoire, fort différente de la belle reine au doux visage qui dort son dernier sommeil à Westminster, dans sa longue tunique dorée ; mais qu'il importait de représenter exécrable parce qu'elle était espagnole et qu'au moment où se jouait la pièce, l'Espagne était haïe.
C'était néanmoins un des arguments des apologistes du théâtre, que ces pièces enseignaient l'histoire d'Angleterre : « Elles ont fait connaître toutes nos chroniques à ceux mêmes qui ne savent pas lire, et vous ne verriez maintenant personne à Londres, jusque dans la plus basse classe, qui ne puisse discourir sur les grands faits de notre passé, depuis Guillaume le Conquérant ou même depuis l'arrivée de Brutus* ». Si ces tragédies ne fournissaient pas des renseignements historiques fort exacts, et les esprits moroses ne manquaient pas de le signaler 2, du moins elles réchauffaient les sentiments nationaux et entretenaient le loyalisme des auditeurs^. Les pires réussirent à l'égal des moins
1. Thomas Heywood, Apology for Acfors, 1612; Shak. Soc, 1841, p. 53. Mêmes idées chez Nash; ces tragédies font revivre : « our forefathers valiant actes, Ihat hâve lyne long buried in rustie brass and worm-eaten bookes ». Pierce Penilesse, 1592. Shak. Soc, p. 59.
2. « But thèse that know the historiés before Ihey see them acted, are ever ashamed when they bave heard what lyes the players insert ainongst them ». Réplique anon. à Heywood, 1615; Hazlitt, Shakespeare' s Library, V, 408.
3. Il ne faut pas toutefois aller aussi loin que M. Symonds qui commence son chapitre sur les vieux drames de cette catégorie par cet aphorisme : « The chronicle play is peculiar to English literature » {Shakspere's Predecessors, 1900, p. 289). Ce genre qui, dès le XV" siècle, comprenait chez nous le Mystère du siège d'Orléans, composé avant 1450, à la gloire de Jeanne d'Arc, fut,
mauvaises; les rudes ébauches des prédécesseurs eurent, en plus d'un cas, un succès aussi grand que celui des meilleurs drames shakespeariens : (juestion de patriotisme et non d'art httéraire.
Pendant la durée de cette période préparatoire, un homme dépassa le niveau commun et servit de trait d'union, par ses défauts et son génie, entre les précureeurs et Shakespeare. Les défauts sont énormes; le génie parait seulement de loin en loin, mais pour jeter un éclat très vif. Ce que Voltaire, en un moment de mauvaise humeur, a dit de Shakespeare, est vrai de Christophe Marlowe : il a u des étincelles de génie qui brillent dans une nuit horrible ». Un de ses drames est, d'aillcui's, tout à fait à part, au milieu des chaotiques essais de cette époque préliminaire.
Marlowe, né en 1564, appartenait à une humble famille de Cantorbéry; son père était cordonnier; le mari de sa sœur l'était aussi. Il n'en fit pas moins des études complètes, d'abord à l'école de sa ville natale, puis i\ Cambridge : grand était alors le nombre d'enfants, de la phis obscure origine, qui parvenaient, grâce à des bourses, des fondations charitables ou le patronage d'un riche voisin, à étudier, à se faire connaître, à frayer avec les illustres, pour disparaître, à la fin, dans des bas-fonds de Londres et périr misérablement. Le jeune Christophe était fougueux, intempérant, prompt en paroles, en actions, en
en réalité, abondanunent cultivé en France au \VI' et au commenreinent du XVli« s. : drames sur les {guerres religieuses, Coligny, les Guises, Henri IV; et, pour le passé, sur Mérovée, Gaston de Foix, la hataille de Bouvines, etc. Voir Lanson, llev. d'Hist. I.itt. 1903, pp. 1»2 et s. La vérité est que, grâce à Marlowe et Shakespeare, le genre compte en Angleterre seule, pour ce qoi est de l'ancien théâtre, des monuments ayant rang dans la littérature.
idées, incapable de se maîtriser, aussi libre de croyances que de mœurs. Encore à l'Université, il traduisit en vers les Amours d'Ovide, se délectant à la licence du maître latin ^ ; les savants critiques se sont moqués de ses contresens; la traduction est néanmoins méritoire pour un étudiant. Il revint plus d'une fois aux classiques, et on a vu quel rang- il s'assura parmi les poètes lyriques avec son Héro et Léandre imité de Musée. Maître es arts à vingt-trois ans, il s'établit à Londres, et les rares indications qui nous sont parvenues sur lui le montrent écrivant pour Henslowe; faisant jouer par la troupe du lord Amiral, avec Alleyn dans les principaux rôles, des drames grandiloques et turbulents qui eurent un succès énorme ; apprécié pour la vigueur de son esprit par les meilleurs poètes du temps : Drayton, Peele^ Shakespeare 2, et fréquentant Raleigh, Thomas Walsingham (un parent du ministre), et tout ce qui pensait alors librement. Il gagna ainsi une réputation d'athéisme, et des poursuites étaient commencées contre lui par un gouvernement qui brûlait les gens pour des différences moins radicales avec la croyance obligatoire, quand il mourut à vingt-neuf ans, en 1593, tué dans une rixe « par un garçon d'auberge, son rival en de basses amours 3 ».
Sa première pièce, Tamerlan, immense drame en deux
1. Posthume : Epigrammes and Elégies, Middiebourgh, vers 1597 ; les « Epigrammes » trad. par sir J. Davies; les « Elégies » (Amorex), par Marlowe (ea vers rimes). Autre traduction par lui (en vers blancs) : Lucans first Book, franslaled Hue for Une, by Chr. Marlow, 1600. — Works, éd. F. Cunningham, s. d. (187..), ou éd. BuUen, 1885, 3 vol.; Marlovjes Werke, éd. Breymann et Wagner, Heilbronn, 1885 (chaque pièce en un fascicule séparé).
2. Shakespeare a pour lui un souvenir amical et cite un de ses vers dans ,l.s' you like il :
Dead shepherd, now I find tliy saw of might : Who ever lov'd, thdt lov'dnot al first sight? (III 5.)