Témoignage de Mères (contemporain); Palladis Tamia
parties et en dix actes, joué chez Henslowe vers 1587, eut une réussite comparable à celle de la Tragédie Espagnole de Kyd, à peu près contemporaine, et c'est tout dire : applaudissements, railleries, imitation, rien n'y manqua. Marlowe avait, du premier coup, frappé juste. Pour satisfaire aux goûts innés de la foule il n'avait nullement à se contraindre : il trouvait les mêmes en lui; le prodigieux, le merveilleux, l'incroyable, l'immense, voilà son élément naturel. Aucun des personnages de nos romans du dix-septième siècle ni du théâtre « héroïque » de la Restauration anglaise ne surpasse en exploits, crimes, conquêtes, et tonitruance le « grand Tamerlan qui de berger devint puissant monarque* ». Les plus sonores déclamations de Sénèque, familières à Marlowe, semblent un doux murmure en comparaison de celles du vaillant Scythe. .Notre dramaturge ne s'en excuse pas, il s'en vante; il sait qu'il tient là un élément de succès infaillible. Venez voir, dit-il dans son prologue, pour exciter l'attention de la foule, « Tamerlan le Scythe menacer le monde en termes stupéûants ' ». Le héros parait et balaye les armées ennemies sur son passage, tue, se parjure, prend des villes, détruit des nations, fait et défait les royaumes. Toute l'Asie est à la fois sur la scène, tumultueuse, bouillonnante et corrompue; les batailles se succèdent, les empires s'écroulent à grand bruit. Tamerlan se donne un attelage de rois et ne parait plus sur la scène que tiré par les princes vaincus. Il les fouette et leur adresse sa fameuse apostrophe : « Holà! les rosses
1. Tambnrlaine thr grcat irho, from a Srylhian shepheard... herame a most puissant and inightye Monarque... derided into two tragicall Discourses, Londres, 1590. Sur les sources de Marlowe, voir E. Faligan, De Marlovianis fabulis,. P&r'ii, 1887, 8'; pièces fiançaiscs sur Tamerlan, p. 111.
S. ... Tlic Scythian Tatnburlaine,
ThreatninK thc world witli higli astounding tearms.
MâRLOWE. 577
efféminées d'Asie » , qui faisait rire Shakespeare et frissonner la foule ^ .
Les spectacles effroyables se succèdent ; Bajazet, dans sa cage, se brise le crâne contre les barreaux. Turcs, Scythes, Égyptiens, Persans^ tous les personnages du drame croient à Mahomet, aux anges du ciel et aux dieux romains; Tamerlan a étudié à Cambridge ; il sait la mythologie, et en profite pour défier l'Olympe : « Jupiter pâlit à me voir en armes... les fatales Parques sont en sueur à travailler pour moi ». Mourant, il somme .lupin d'envoyer Apollon le guérir, et gare qu'il ne parte le chercher lui-même - ! — Le dramaturge anglais, avait dit Whetstone, peu avant, « manque complètement de mesure... En trois heures, il court le monde, marie ses héros, leur donne des enfants, qui deviennent des hommes, ces hommes conquièrent des royaumes et massacrent des monstres; puis il tire les dieux du ciel et les diables de l'enfer^ ». Il a bien raison, pensait la foule; c'est justement ce que nous aimons. — Tamerlan meurt enfin, après une récapitulation de ses exploits, heureux d'avoir accompli sa destinée, regrettant seulement de laisser en projet une œuvre destinée à illustrer plus tard un autre genre dé conquérant : il aurait voulu creuser l'isthme de Suez, « pour abréger aux navires la route des Indes ».
Tamerlan devint un type, un personnage proverbial, c'était l'Hérode des Mystères pris au sérieux; longtemps