‹ Histoire littéraire du peuple anglaisChapitre 172 sur 290 · Britannia, 4* éd. Londres, 1594, i", p · texte numérisé non relu

Britannia, 4* éd. Londres, 1594, i", p

son lord iiiairo ot son archovôquo, vivait, dans Ilenloy stioet, un petit marchand appelé Jolm Shakespeare, nom très commun dans la région', et alors parfaitement obscur. Il exerçait plusieui*s métiers, comme on fait souvent dans les bourgs : il était .ffantier. boucher, marchand de laine, cultivateur. Il entre »lans l'histoire de la manière la moins poétique du monde, figurant pour la première fois dans les archives de Stratford, au mois d'a^Til 1552, comme coupable d'avoir établi, en pleine rue, un fumier «levant sa porte. Il est puni d'une amen<le de douze pence. On le voit grandir peu à peu en importance, acheter des immeubles, épouser en 1557 Mary Arden, fille d'un riche fermier du voisinage, recevoir le droit de bourgeoisie, remplir de menues fonctions municipales. Il eut d'abord «k'ux tilles mortes en l>as Age, puis un tils, et le curé de la Sainte-Trinité, sans se douter du respect avec lequel serait vénérée plus tard l'inscription qu'il mettait ce jour-là sur son registre, écrivit, d'une plume distraite, avec une faute de latin :

c 1564 April 2(i Gulielmus fîlius Johannes Shakspere* ».

Telle est la date du baptême de William Shakespeare; le jour exact de sa naissance est inconnu. D'autres enfants

1. tl a été letrouT»^ dans vingt-trois localités du \SarwicKsliire, vers celte même époque : Sliahespcare's famUij, par Mrs. C. C. Stopes, 1901. p. lO.

2. C'esl du moins le texte que porte le registre où furent recopiés, en I6<)0, les actes antérieurs, à dater de 1558; tous ceux qui intére.ssent Shakespeare et les siens sont transcrits dans Halli\vell-Phillip|>8, OiiHines,l. II, p. 51. L'orthographe du nom était variable comme celle de tous les noms propres à cette date, sous la plume menu* de ceux qui les portaient. Le poète n'est pas une exception ; ayant à donner plusieurs signatures pour le mi^me acte, son testament, il en varie la forme, écrivant à un endroit, Shakspere, à un autre Shakspeare. Les deux seules truvres qu'il publia lui-ni«^me, sa \'rnus et sa Lucrcre, sont précédées de dédicaces signées William Shakespeare, et le

naquirent : Gilbert, en 1566; Joan (Jeanne), en 1569; Anne, en 1571, morte en bas âge; Richard, en 1574; Edmond, en 1580. Les années d'enfance du poète furent celles de lapins grande prospérité de ses parents. John Shakespeare devient haut bailli, autrement dit maire de Stratford, en 1568 ; il est qualifié de Mr. (master) dans les actes publics ; il s'installe confortahlement dans la maison qui passe, à tort ce semble, pour le lieu de naissance du poète; il est, en tous cas, certain (jue Shakespeare y grandit. Elle est formée de la réunion de deux demeures qui, toutes deux, appartinrent à son père, puis à lui, comprenant un rez de chaussée, un premier et un étage mansardé. Les salles du bas sont dallées et ont de grosses cheminées en bois et maçonnerie à la paysanne; sous le lourd et grossier manteau, deux petites encoignures servant de siège, permettaient de s'asseoir à l'abri de l'air et proche du feu. Un rude escalier de bois mène au premier, très l)as de plafond, planchéié de chêne, blanchi à la chaux, avec des cloisons couvertes d'inscriptions et de noms qui ne sont pas tous « nomina stultorum » : on y voit ceux de Walter Scott, Dickens, Tennyson. Au commencement du dix-neuvième siècle, la maison était occupée moitié par un boucher, moitié par une auberge, à l'enseigne du « Cygne et de la Virginité ». Elle fut achetée par souscription en 1846, entièrement restaurée et offerte à la ville. Dans le jardin sont cultivées des fleurs shakespeariennes; celles dont se coiffe Ophélie et que distribue Perdita. La demeure est depoint est d'importance puisque l'auteur dut, non seulement signer le ms. original, mais le revoir en épreuves, et qu'il s'agissait de poèmes rendus publics par ses soins, offerts à son noble patron, et plus dignes à ses yeux de cet bonneur qu'aucune de ses pièces. Cette orthograpbe est, d ailleurs, celle de la tradition, |)rise dans son ensemble; c'est celle de la première édition de ses œuvres, publiée par ses camarades de tbéàtre eu 1623. Sur son tombeau le nom est orthographié Shakspeare; sur celui de sa femme, Shakespeare.

venue un lieu de pèlerinage sacré et ses murs, longtemps habitués aux spectacles les plus vulgaires, ont pu voir une princesse du sang des Stuarts et des Plantagenets, destinée à ceindre une couronne impériale, lonil)ei- à genoux au moment de IVanchir le sruil.

Sans que rien pût faire prévoir de telles destinées, le petit William y grandissait, du temps d'Elisabeth, au milieu de ses frères et sœui's, recevant rédiicatiuii sommaire de la t< granunar schooP >» où il aj)pril ■ p«*u <h' latin et moins de grec, » disait Jonson, mais où «miIïm il re^ut quelque teinture de l'antiqiiité -, Ses parents, alors ju'ospères,

1. La granunar scliool tenait, à la fois, de nos écoles primaires et de nos collèges d'aujourd'hui. On y apprenait à lire, et on y étudiait le latin (œurres choisies dOvide, Cicéron, Virgile, Térence, Plante, Horace, Sém-que), parfois même un |ieu de gr«>i-. Mais, il n'y avait à Stratford qu'un seul maître pour toutes les classes. Elles étaient gratuites, une fondation ayant pourvu au salaire du professeur. « There is », dit, dans sa description de Stratford, l'antiquaire Leiand, contemporain du père de Shakespeare, " a grammar-schoole on the soulb syde of this chappell. of the foundation of one Jole|>e, Mr. of Arts borne in Stratford, whereaboul he had some palrimony and thaï lie gave to this s^hoole u. Ilineranj, Oxford, 174.'i, IV, G6. Pour avoir contribué si |ieu que ce soit (car l'école avait été réorganisée sous Edouard VI) à l'ins- I motion de Shakespeare, la mémoire du « nommé Jolepe u mérite d'être honorée. Des souvenirs du rudiment appris à l'école se retrouvent dans lu jolie se. des Merry Wives, où le curé Evans donne nu jeune Page sa leron de latin.

't.. Vers en tête de l'in-folio de 1(123. Aucun témoignage ne contredit celui de Jonson sur l'instruction passablement superlicielle du poète, et plu-sieurs le confirment : « Plaulus, who was an exact comœdian, yet never any scholar. as our Shake-speare, if alive v\ould confesse himself... » Fuller, dans ses W'ortliirs, publiés en 1(56*, mais auxquels il travaillait dès 1643. — « 1 bave beard thaï Mr. Shakespeare was a natural wit witbout nny art at ail » [art dans le sens do doctrine, savoir littéraire). Notes du Rev. J. Ward, curé de Stratford, 16fi2, dans Halliwoll-Phillipps, Oitllhn-s. Le plus ou moins de prolil que Shakespeare tira de son séjour, de cinq ou six ans à ce qu'il semble, à la grammar school (moins que la durée normale) a fait, comme tout ce qui le concerne, le sujet de vives discussions, récemment encx»re renouvelées. Les uns voient dans le poète un ignorant incapable de lire une ligne de latin; les autres un savant, à la mémoire farcie de réminiscences classi«|ues. La note vraie semble donnée par M. Raynes qui, dans son essai U'/iaf .slinhes/ieure learnt at school {Sfiakesp. Studies. t89i), .s arrête à des conclusions moyennes, peu éloignées du dire de Jonson. A propos «les dé«lucUons tirées de res-

voulurent qu'il en sût plus qu'eux : la mère du poète signait en faisant une croix et, quant à son père, on a la preuve qu'il pouvait écrire son nom, mais celle aussi qu'il s'épargnait parfois ce lal)eur en mettant également une croix au lieu d'une signature. Ce qu'on enseignait gratis à tous venants dans l'école de ce gros bourg constitua toute l'éducation publique reçue par Shakespeare ; à l'inverse de Greene, Lodge, Nash, Marlowe, Marston et de beaucoup d'autres de ses émules, il n'alla jamais à l'Université. Gomme la reine elle-même, il mourut sans avoir jamais passé la Manche.

Les faits contrôlés et la tradition concordent à le montrer, dès sa jeunesse, ardent, impétueux, libre de manières et de mœurs. La tradition le représente volant les daims de « la noble famille équestre » de Gharlecote , châtié par sir Thomas Lucy, et lui gardant une rancune dont ses pièces fournissent, en tous cas, l'indubitable preuve'. Les actes authentiques nous le font voir hâtant, pour de trop Ijons motifs, les préliminaires d'un mariage avec Anne Ha-

semblances entre des textes classiques et des passages de Shakespare, se rappeler que ces ressemblances ne supposent pas nécessairement connaissance et imitation; on en pourrait trouver, en nombre de cas, d'aussi marquées avec quantité d'auteurs sûrement inconnus à Shakespeare (fragments grecs récemment découverts, textes espagnols, hindous, etc.). Se rappeler aussi que l'auteur de la Relifjio Medici, sir Thomas Browne (onze ans, contemporain de Shakespeare), parlant par expérience personnelle, a fait, à propos des ressemblances de ce genre, celte déclaration caractéristique : «Some conceits and expressions arecommon unto divers authors of différent countrie»and âges... In a pièce of mine published long ago, the learned annotator halh paralleled many passages with olhers in Montaigne's essays; whereas to deal clearly, when I penned that pièce I had never read thèse leaves in that author, and scarce any more ever since ». Noterenfm qu'il existait bien plus de traductions en ms. que nous n'en connaissons; allusion de T. Heyvvood, préf. du Jirazen Age. publ. 1616. I. La rancune est certaine, si le motif exact ne l'est pas : blason des Lucy ridiculisé dans Merru Wives. I-l. Toutefois l'identification de sir Thomas luimême avec le juge Shallovv est tout à fait hypothétique (quelques traits ne concordent aucunement avec des intentions caricaturales).

histoire: LiTTKitvuîr. — t. ii. 38

thaway, fille de petits cultivateurs du hameau de Shottcry. à deux pas de Stratford. Au vif mécouteiiteiueut des siens, l'adolescent de dix-huit ans avait obtenu les faveurs d\Vnne qui en avait vingt-six; il l'épousait en novembre 1582 et six mois plus tard naissait Susanne leur premier enfant. Kii 1585, deux jumeaux venaient au monde, Hamnet et Judith; à vingt et un ans Shakespeare avait trois enfants. Pendant ce même temps, les affaires de ses parents déclinaient: ils étaient réduits aux emprunts et aux expédients.

Gomment sortir d'end)arras? l'ne famille à nourrir, des parents en détresse, de puissants voisins hostiles, tout conseillait à l'entreprenant jeune homme de tenter la fortune au dehors. Il partit pour Londres, seul et sans ressources. Pendant quelques années il disparait entièrement; quand on le retrouve, en 1592, sa voie est tracée, il est homme de théâtre et ses premiers succès inquiètent dcyà les anciens favoris de la foule. Pourquoi acteur et dram«aturg<' et non pas gantier, imprimeur, épicier : imprimeur connue son compatriote Field; épicier comme son autre compatriote Sadler, venu de Stratford à Londres «lans le ménu' temps que lui? Évidemment parce qu'il avait une vocation différente, née peut-être dès Stratford où les troupes de passage donnaient j)arfois des représentations. Son pér«' leur était favorable et avait fait jouer deux de ces troupes devant lui, dans la salle du guildliall, alors qu'il était maire.

Les pièces du dramaturge montrent chez lui une grande familiarité avec les Mystères et leur tonitruant Hérode, les Moralités et leur facétieux vice, les ])ateleui's, chanteurs de ballades et farceurs de tréteaux; il put sans doute les retrouver dans la capitale, mais il est fort probable (jue c'étaient pour lui des amis d'enfance, spécialement admirés, ces dcniiiMS du moins, à la « grande foire de la Sainte-

Croix, 14. septembre », dont parle LelaucP. « La gueule d'enfer», s'il la rencontra parmi les accessoires de son théâtre, ne fut pas pour lui un spectacle nouveau; elle était figurée en grand dans la chapelle de la guild à Stratford, et c'est peut-être une observation ou un souvenir personnel qu'il commémorait plus tard dans cette phrase de lady Macbeth : « C'est l)on pour un enfant d'^avoir peur d'un diable peint ^ » .

Dénué d'argent, de notoriété, d'amis influents, d'éducation universitaire, ses débuts furent assurément des plus modestes. Selon la tradition, le premier emploi qui le rattacha au monde dramatique consista à garder les chevaux des spectateurs riches qui fréquentaient le Théâtre ou la Courtine, à Shoreditch. Il semble avoir été ensuite page ou domestique d'acteur; peut-être un de ces « players' men » que satirise Gosson, engagés par les comédiens à toutes fins, pour six shillings par semaine, et qu'on trouvait un ])eau jour, « jacassant pour leur compte sur la scène », vêtus de soie, alors que, « le dimanche d'avant, ils demandaient encore un pourboire ^ ».

Il est certain, par les résultats, que cette période préliminaire fut l)ien employée. L'apprenti-poète, l'apprentiactcur, regardait, oliservait, notait les goûts de la foule, se familiarisait avec l'arsenal des moyens de plaire utilisés par ses devanciers; perfectionnait son éducation (sans jamais la compléter à fond) par des lectures, tournées surtout, comme il était naturel, vers l'art théâtral : recueils de romans et de nouvelles, vieilles pièces qu'on pouvait refaire, chroniques nationales, classiques traduits; quelques uns peut-être lus aussi dans l'original : œuvres d'Ovide,

1. Itinerarij, éd. Hearne, Oxford, 1745, 9 vol., t. IV, p. 6G.

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