Peut-élre Lodge
2. « Yes, trust them not : for there is an upstart crovv, beautified with our feathers, that with his Tii/er.s keart icrapt iti a Players hide, supposes ]ie is as well able to bumbast out a blanke verse as Ihe best of you : and beingan absolule /o/munes fac totum,h in hisowne conceit the onely Shakescene in a countrie ». Grecn's Groats-worlh of Wit, bouglit icilli a million of Repentaunce, 1594,
3. 0, tiger's heart, wrapp'd in a woman's liidc! 3 Henry VI, acte I, scène 4.
chant à gagner sa vie par des remaniements de pièces, faisait ce que tout le monde admettait alors; surtout il n'aspirait aucunement à s'attribuer la gloire «l'autrui; il ne publiait rien et, trop heureux de sortir peu à peu de misère, était bien loin de songer à l'immortalité. L'injustice du mourant était si évidente que l'ami chargé par lui d'imprimer son écrit après sa mort, et (jui avait atténué déjà plusieure de ses attaques, Henri Chettle, lit paraître, la même année, une excuse, déclarant avoir « autant de regret de la publication que s'il en était lui-même l'auteur. J'ai pu constater en personne », contiiiuait-il, à proj>os du poète injurié, « la civilité de ses manières et la réalité de ses talents; de plus, beaucoup de gens que j'estime ont confirmé mon jugement sur une droiture qui nous garantit son honnêteté et une ingéniosité littérîiire (pii place son mérite hors de doute * ».
En 1592, donc, le jeune homme venu, sans sou ni maille, de Stratford, pour tAcher de se tirer d'affaire dans la grand' ville, avait réussi. A vingt-huit ans, il avait un gagne pain, un métier et, sans l'avoir cherché, un commencement de réputation. Si la foule ignorait encore son nom, il était connu dans les milieux lettrés; les jaloux s'inquiétaient; les amis du beau applaudissaient. Dès lors, commence pour lui une vie en partie double : vie à Londres de poète, d'artiste et d'amoureux, vie à Stratford (où il reparaissait de temps en temps), de bourgeois considéré, qui est « gentleman )) et qu'on appelle « Mr » : un tout autre homme, le « Will » de Londres et le « Mr. Shakespeare » de Stratford.
1. « My selfe bave seene liis demeanor no lessc civill Uian be exclent in the qiialilielie professes; besides, divers of worsbip bave reported bis uprigbtnés of dealing, wbicb argaes bis bonesty, and bis facetious grâce in writing, thaï approoves bis Art -. Préface de Kiud'Hartx Dreame, s. d. mais acbeve avant le 8 dj-c. I59z.
Son activité littéraire dura environ vingt-cinq ans, commençant vers 1588, l'année de l'Armada, et s'achevant vers 1613. Pendant cette période, il composa, outre ses poèmes, trente-sept pièces; Racine en a laissé seulement douze. Ses contemporains sont unanimes à noter son incroyable facilité. Ses inventions les plus merveilleuses coulent de source : ce qui semble le produit longuement mûri de patientes et profondes méditations a été écrit avec fougue, en toute hâte, sans ratures. Les comédiens, qui profitaient de cette fécondité, la célébraient avec enthousiasme ; les rivaux, surtout les rivaux instruits et d'esprit plus laborieux, la blâmaient : tous la constatent. « Son esprit et sa plume, disaient ses camarades de théâtre, allaient de pair^ et il avait tant de facilité à exprimer ce qui lui venait à l'esprit qu'on ne trouve presque aucune rature en ses papiers^ ». Les comédiens, écrivait là dessus Jonson, l'ont loué de ce que, « dans ses écrits, quels qu'ils fussent, il n'effaçait jamais une ligne. J'ai répondu : Plût au ciel qu'il en eût effacé un millier ! Ils y ont vu de la malveillance »; mais j'ai voulu seulement les blâmer de lui faire « un mérite de son pire défaut... J'aimais l'homme, au contraire, et j'honore sa mémoire, autant qu'on peut faire en deçà de l'idolâtrie ». Son charme personnel, ses mérites étaient de premier ordre; quel malheur, continuait Jonson, qu'il n'ait pas su « mettre un frein à cette facilité toujours prête 2 » !
1. Préface de l'édition ia-folio des (ouvres de Shakespeare, publiée en 1623 par ses camarades Heminge et Condell.
2. Timber or Discoveries, écrits de 1G30 à 1637. Temple Classics, 1898, p. 35.
Le temps a passé; la renommée du poète a grandi à un degré prodigieux ; telle pièce qu'il écrivit en six mois inspire des volumes de commentaires et absorbe la vie d'un exégète. L'admiration s'est peu à peu changée en culte, et la sympathie en religion. Il s'agit d'une vraie religion qui a ses rites, ses dogmes et surtout ses mystères; pour ne rien dire de ses excommunications, qui sont fort bruyantes. Au milieu des chants, ou des imprécations, dans la pompe des cérémonies, la voix tout unie de la vérité se perd quelquefois; elle est malaisée à distinguer quand, parmi l'encens et les fleurs, retentit la musique des hymnes,
Sur Torgue iiDiversel des peuples prosternés.
Ces chants et cette musique modernes ont, comme on verra, leur grandeur; mais il faut, avant d'y prêter l'oreille, regarder d'abord l'œuvre, en se plaçant au niveau des plus modestes réalités; se demander quels étaient les moyens et l'objet de Shakespeare, A quelles lins il écrivait et quelles règles du beau il voulait suivre. Plusieurs points de fait sont très importants à noter.
D'abord, écrire des pièces est pour lui une profession, ou plutôt l'amélioration et le complément de sa profession d'acteur. Sans ressources, mais souple, ingénieux, pratique, plein d'activité, il se tire vite d'atfaire; parti de page ou serviteur, il devient bientôt acteur, puis auteur; il est le factotum de la troupe.
Dénué d'appuis, et n'ayant pas le modeste prestige d'un grade universitaire, quels moyens avait-il donc de se faire accepter et jouer, de s'assurer par là un gagne pain? Réussir et plaire ; pas d'autre. — Plaire à qui? à la poignée de seigneurs ou de fats assis « jusque sur les roseaux » jonchant la scène? aux pédants de Cambridge? à l'ombre vé-
nérée d'Aristote? — Non, au grand nombre : au peuple anglais qui grouille dans le parterre et les galeries, bigarré, bruyant, sanguin, entreprenant, adorant les spectacles exquis ou atroces, les têtes coupées et les marguerites effeuillées, les triomphantes conquêtes, les doux sentiments ^, les massacres, les surprises, les mystifications, les réussites de toute sorte : réussites de guerriers ou d'amoureux, de soldats de fortune ou de beaux parleurs. Faits d'armes ou traits d'esprit, duels à Fépée ou « wit combats », tout cela constitue des réussites, et le plaisir sera complet si le glorieux, le sentimental, le tragique, le spirituel, mêlés l'un à l'autre, sont assaisonnés en outre et pimentés de rudes plaisanteries empruntées au vocabulaire des cirques et des mauvais lieux voisins. Elles seront d'autant plus goûtées qu'elles auront un goût plus fort. Shakespeare ne sollicite pas d'autres juges que ceux-ci et ne suit pas d'autre règle que de leur plaire.
11 est pratique. Quelque chose de son habileté à administrer ses biens de Stratford se retrouve dans l'emploi qu'il fait de son génie. Regardant autour de lui , il observe quels filons de succès pourraient être utilement exploités; si l'on examine la série de ses pièces, on remarque qu'il traite presque toujours des sujets déjà populaires, sur lesquels l'attention avait été appelée par une pièce antérieure, un roman à la mode ou un incident récent. Ces données toutes faites sont rarement transformées par son génie; la plupart du temps elles sont laissées telles quelles, avec leurs invraisemblances de contes de nourrices. A quoi bon y toucher? son public s'en contentait; pourquoi se montrer plus difficile que lui? Pour les événements, comme pour le décor, l'imagination des spectateurs comblait, en eifet, les lacunes
1. Voir supra, sur ces dispositions de la foule dès le moyea âge, t. 1, p. 497, et depuis, 11, p. 554.
et passait, sans y prendre garde, par dessus les invraisemblances. Shakespeare le savait d'e.\pépience et l'a constaté lui-même par la bouche de Thésée duc d'Athènes : « Les meilleures données de pièces ne sont que des jeux d'ombres, et les pires sont aussi bonnes que les meilleures quand l'imagination supplée à leurs défauts' ».
Peu de dramaturges laissèrent moins paraître de leur personnalité dans leurs œuvres de théâtre. Ce qui se reflète dans les pièces de Shakespeare, en dehors de ce qu'elles contiennent d'éternel, c'est son temps et son public bien plus que lui-même. Costumes et pensées, ses (irecs, ses Romains, ses Italiens, ses Bretons, ses sujets des premiers Plantagenets sont tous des Anglais du temps d'Elisabeth. Des diverses sortes d'excgètes, ceu.v qui ont voulu voir, dans chacune de ses pièces, le contre-coup des événements de sa vie, sont ceux qui ont fait le plus complètement fausse route. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'on trouve dans son œuvre, comme dans celles de tous les hommes, les marques générales de la jeunesse au début et celles de l'Age mrtr à la fin; homéo est un hymne d'amour qui convient assurément mieux aux premières années de l'auteur, et la Temp^'le, un poème assagi qui convient mieux aux dernières. On ne saurait aller beaucoup au delà : encore faut-il observer que i)ien dos pensées sont communes aux premiers drames et aux derniers; l'esprit du poète n'ignora pas toute mélancolie à ses débuts ni toute grAce juvénile aux approches du soir. Quelques-unes des réflexions les plus saisissantes d'Hamlet sur la mort avaient été déjà murmurées par Richard II.
Rien de plus naturel que cette répétition des mêmes moyens, des mêmes situations, des mêmes traits d'esprit,